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Cet article est issu du dossier «Liberia : chronique d'un retour annoncé»

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Culture

Liberia : traverser la guerre… et rebondir

Mohamed Kpoghomu, directeur de l'alliance française. © Christophe le Bec pour J.A

L'un est professeur, les deux autres sont artistes. Tous trois se sont engagés, chacun à sa manière, dans la reconstruction du Liberia. Portraits d'hommes qui n'ont rien abandonné de leurs idéaux.

Mohamed Kpoghomu : "Nos jeunes ont une soif insatiable de connaissances"

Universitaire et directeur de l’Alliance française, 58 ans

Mohamed Kpoghomu, directeur de l'alliance française.

Professeur de français et de littérature, formé au Liberia puis en France, Mohammed Kpoghomu était bien décidé à rentrer au pays en octobre 1992, mais la guerre en a décidé autrement : « J’ai mal choisi ma date d’arrivée à Monrovia, juste au début de l’offensive de Charles Taylor sur la capitale. Ayant de la famille en Guinée et parlant courammant le français, je m’y suis installé en attendant des jours meilleurs », raconte le professeur, qui est alors recruté par l’ONG International Rescue Comittee afin d’organiser le système éducatif pour les réfugiés libériens.

En 1997, il reprend son poste à l’Université du Liberia, la deuxième d’Afrique de l’Ouest, fondée en 1863. Il y découvre un enseignement supérieur qui se relève difficilement du conflit. Aujourd’hui encore, « nous manquons cruellement de cadres et de pédagogues compétents : les meilleurs ne sont pas revenus d’exil. La plupart des enseignants actuels sont seulement titulaires d’une licence et les classes sont surchargées », énumère-t-il, même s’il reconnaît une amélioration des conditions de travail, avec une réévaluation de la rémunération des enseignants et la construction d’un nouveau campus en 2009.

Mais ce qui attriste le plus l’enseignant, également directeur de l’Alliance française de Monrovia depuis 2010, c’est le manque de moyens consacrés à panser les traumatismes de la jeunesse assise sur les bancs de l’université : « Nos jeunes ont d’immenses lacunes et une soif insatiable de connaissances. Au lieu de les encourager et de les accompagner par des séances psychosociales et des cours de soutien, on essaie de les former dans des classes d’une centaine d’étudiants où nous avons du mal à assurer la discipline. Quant aux programmes, ils n’ont même pas été révisés pour les faire correspondre aux nouvelles réalités. » A l’entendre, la route est encore longue, mais Mohammed Kpoghomu veurt y croire.

Leslie Lumeh : "Ma colère a nourri ma peinture"

Peintre et dessinateur de presse, 41 ans

Étudiant en architecture à Kakata à la fin des années 1980, Leslie Lumeh doit quitter l’université à cause de la guerre. Réfugié dans la capitale, il s’adonne alors à son passe-temps favori, la peinture impressionniste au couteau. « J’ai vu nos conditions de vie se dégrader : exactions des combattants, absence d’eau et d’électricité… J’étais en colère contre les militaires et le gouvernement. Cela a nourri ma peinture », se souvient celui qui commence à vivre de son art en 1993. Il peint alors essentiellement des scènes de la guerre civile. En 1997, un documentaire le fait connaître au grand public, mais déclenche la colère de Charles Taylor. « On m’a fait savoir que le président voulait me “rééduquer” pour m’apprendre à parler aux journalistes. » Menacé, il s’exile à Abidjan… jusqu’à ce que la crise ivoirienne le pousse à revenir au pays, en 2005. Il s’installe alors dans sa galerie actuelle du centre de Monrovia, et peint des sujets plus paisibles : portraits, scènes traditionnelles de son comté natal de Grand Cape Mount.

Alors que la campagne présidentielle bat son plein, Leslie Lumeh devient aussi dessinateur pour le Daily Observer, quotidien progouvernemental. Cette nouvelle fonction lui vaut des frictions avec des autorités qui n’aiment guère la caricature, tel Johnnie Lewis, patron de la Cour suprême. Le dernier dessin de Leslie Lumeh avait pour thème les nouveaux barrages de Casques bleus dans le quartier aisé de Mamba Point : « C’est ridicule, ils sont là juste pour rassurer les riches ! » Aujourd’hui comme hier, il s’inspire toujours de ses indignations.

Flomo : "Il faut nous réapproprier nos racines"

Danseur, acteur et conteur, 68 ans

Le chauffeur de taxi, à qui il indique au téléphone le lieu de rendez-vous, reconnaît instantanément sa voix : Peter Yarkpawolo Balla, alias Flomo (« le type », en pidgin libérien), est un chroniqueur radiophonique célèbre. « Ma voix est comme une pièce d’identité », s’amuse l’infatigable saltimbanque de 68 ans, passionné des traditions populaires libériennes, encore étonné par son parcours improbable.

« En 1966, j’enseignais l’anglais et le français à Gbarnga (Nord-Est). Les danseurs de la troupe de mon école interprétaient des danses ivoiriennes, mais ne connaissaient pas notre répertoire traditionnel. Je leur ai proposé de le découvrir », se souvient-il. Entre les mains de Flomo, formé aux danses traditionnelles lomas de son village et découvreur de chorégraphies mandingues ou forestières, la troupe se fait un nom.

En 1972, le président Tolbert, impressionné par une représentation, lui demande de diriger la troupe nationale de danse. « C’était l’époque où la culture indigène, jusque-là dévalorisée, était remise à l’honneur. Bénéficiant d’une grande liberté, j’ai pu mélanger les influences culturelles, et j’ai ajouté le chant et le théâtre à nos ballets de danse », livre-t-il, évoquant avec nostalgie ses tournées internationales. À la même époque, il lance le théâtre parlé sur les ondes, en s’inspirant des contes folkloriques qu’il affectionne.

Au début de la guerre civile, Flomo continue tant bien que mal ses activités, mais est emprisonné en 1990 par les troupes de Charles Taylor, qui l’accusent de proximité avec Samuel Doe. Libéré en raison de sa popularité, l’artiste fuit en Sierra Leone, puis en Guinée, où il continue à monter des spectacles avec ses compatriotes exilés.

À son retour au pays, en 1997, il crée sa propre structure, le Flomo Theater, avec laquelle il monte divers projets culturels pour les médias et les ONG. « La guerre a arraché les Libériens à leurs racines. Ils imitent les Africains-Américains ou les Occidentaux, ne portent plus leurs habits traditionnels. Il faut qu’ils se réapproprient leur culture pour aller de l’avant », s’enflamme-t-il, engagé dans sa cause.

 

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