Politique

Syrie : un paria nommé Bachar al-Assad

L'effigie du clan Assad brandie par des manifestants, devant l'ambassade de Syrie à Chypre.

L'effigie du clan Assad brandie par des manifestants, devant l'ambassade de Syrie à Chypre. © Patrick Baz/AFP

Cinq mois après le déclenchement de la révolte, le régime syrien de Bachar al-Assad commence à faire l’unanimité contre lui. Les Occidentaux durcissent le ton, la Russie et la Turquie se lassent, les pays arabes prennent leurs distances. Pendant ce temps, la répression continue…

« Dieu est avec nous. Et vous ? » Le mot d’ordre des contestataires syriens pour le premier vendredi de ramadan, le 5 août, semble avoir enfin éveillé la compassion des dirigeants arabes. Restés silencieux cinq mois durant, ceux-ci prennent désormais leurs distances avec Bachar al-Assad, dont la répression brutale a déjà fait plus de 2 000 morts et 3 000 disparus. Entre le 6 et le 9 août, les secrétaires généraux du Conseil de coopération du Golfe et de la Ligue arabe condamnent les violences. L’Arabie saoudite, Bahreïn et le Koweït rappellent leurs ambassadeurs. Le grand imam d’Al-Azhar, au Caire, et le président du Parlement irakien exigent la fin de l’effusion de sang. Le ministre jordanien des Affaires étrangères exhorte Damas à mettre en œuvre les réformes promises. Les 10 et 11 août, les ministères algérien et marocain des Affaires étrangères leur emboîtent le pas en appelant au dialogue. Seul pays arabe à avoir fait immédiatement preuve de fermeté, le Qatar avait rappelé son ambassadeur dès le 18 juillet, après que des milices prorégime eurent attaqué sa représentation diplomatique.

Comment expliquer cette réaction en chaîne des États arabes, qui, jusque-là, évitaient prudemment de s’immiscer dans les affaires syriennes ? La déclaration très critique du président du Conseil de sécurité des Nations Unies le 3 août, le ton plus ferme de la Russie appelant Assad à engager des réformes et l’impatience manifestée par Recep Tayyip Erdogan (avant ces événements, le Premier ministre turc entretenait des relations amicales avec le raïs syrien) ont sans doute enhardi les gouvernants arabes. Pour le polito­logue libanais Ziad Majed, « le tournant a été les massacres perpétrés à la veille du ramadan dans la ville de Hama, déjà victime de la colère de Hafez al-Assad, le père de Bachar, en 1982 : les opinions arabes se sont révoltées et les autorités ne pouvaient plus rester silencieuses ». En effet, du Maroc au Liban, les manifestations de solidarité se sont multipliées devant les ambassades syriennes, sur internet et dans la presse.

Lui ou le chaos ?

L’inflexion des positions arabes et turque conforte les États-Unis, la France et la Grande-Bretagne dans leur volonté d’adopter des mesures plus sévères à l’égard du régime. La Russie et la Chine pourraient à leur tour perdre patience et ne plus s’opposer à des sanctions onusiennes. Mais si Barack Obama estime depuis peu que « la Syrie se porterait mieux sans le président Assad », chacun redoute qu’une éventuelle chute du raïs ne déstabilise la région tout entière. L’absence d’une opposition structurée renforce cette crainte. « Même Israël », officiellement en guerre avec la Syrie, mais en état de paix tacite depuis 1973, « préfère avoir sur sa frontière nord un diable au visage connu plutôt qu’un régime imprévisible », souligne Majed.

En réalité, le ton des puissances occidentales n’a commencé à se durcir qu’après les attaques des représentations françaises et américaines à Damas, en représailles à la visite des deux ambassadeurs à Hama le 8 juillet. Jusqu’à cette date, l’alternative proposée au président syrien – diriger la transition ou quitter le pouvoir – reflétait l’inquiétude des Occidentaux, qui, de crainte de voir le pays sombrer dans le chaos, préféraient laisser Assad gérer l’évolution du système ou préparer son départ en douceur. Aujourd’hui, Américains et Français envisagent clairement la perspective d’un changement… en espérant qu’il se déroulera sans grands dégâts.

Son dernier soutien : l’Iran, qui lui fournit de l’argent, des armes et du matériel de surveillance.

On n’en est pas là. Longtemps prophétisée et encore attendue, l’implosion du régime n’a pas lieu, malgré les défections de nombreux soldats, la fronde de quelques caciques du Baas (au pouvoir) et le désaveu d’une partie de l’élite économique. Une intervention militaire extérieure est par ailleurs exclue, d’abord parce que l’Otan a fort à faire en Libye, ensuite parce que la Syrie, pays très peuplé dans un environnement régional explosif, ne se prête pas à ce genre d’opération. Et puis, contrairement au cas libyen, l’opposition syrienne dans son ensemble refuse cette option.

Théorie du complot.

Les Occidentaux préfèrent donc accentuer les pressions économiques. Cette formule laisserait au régime la possibilité de mettre en œuvre des réformes encore espérées par la Russie, la Chine, la Turquie et les pays arabes. Mais elle priverait aussi Assad des moyens de financer la répression et lui aliénerait le soutien de la classe moyenne. Affaibli, le clan au pouvoir n’aurait alors d’autre choix que la négociation.

Les premières sanctions décidées par les États-Unis et l’Union européenne ont d’abord ciblé des hommes d’affaires appartenant au premier cercle du pouvoir, comme Rami Makhlouf, le cousin du président, qui contrôlerait jusqu’à 60 % de l’économie nationale. Avec les récentes mesures américaines visant Syriatel, leader des télécommunications, et la Commercial Bank of Syria, première banque du pays, les entreprises sont directement touchées. Américains et Européens réfléchissent désormais à un embargo sur le pétrole et le gaz syriens, source de près du tiers des revenus étatiques. Cependant, des voix s’élèvent contre de telles sanctions qui toucheraient également les couches les plus modestes de la population, directement dépendantes des subsides de l’État.

Face à la pression accrue de la communauté internationale, Bachar al-Assad, comme son père en son temps, n’hésite pas à instrumentaliser sa politique étrangère à des fins de politique intérieure. L’intransigeance occidentale lui permet de brandir la théorie du complot et l’isolement de la Syrie de jouer sur la fibre patriotique.

Il peut aussi compter sur quelques pays encore bienveillants, comme la Chine et la Russie, ou inquiets, comme la Turquie, soucieuse de la stabilité de ses frontières. Et, avant tout, sur l’Iran. L’alliance avec Assad est capitale pour les Iraniens, qui considèrent la lutte du régime syrien pour sa survie comme leur propre bataille. Si l’on peut douter de la présence de milices iraniennes en Syrie, Téhéran aide activement son allié en lui fournissant des armes, du matériel de surveillance et un important soutien financier.

Objectif survie.

Mais la meilleure arme de dissuasion d’Assad reste la menace d’une guerre confessionnelle en Syrie et d’une déstabilisation de la région tout entière. La perspective d’une irakisation du pays et d’affrontements fratricides entre les sunnites (72 % de la population) et les minorités religieuses effraie autant ses voisins que les grandes puissances. La propagande officielle a ainsi montré des manifestants scandant : « Les alaouites [minorité religieuse de la famille Assad, NDLR] au tombeau ! Les chrétiens à Beyrouth ! »

Diplomatie : le chaud et le froid

Qualifiée d’« État voyou » par George W. Bush en 2003, la Syrie perd en 2005 le soutien de la France pour son implication supposée dans l’assassinat de Rafic Hariri, l’ancien Premier ministre libanais. Mais des impératifs économiques incitent Bachar al-Assad à normaliser sa position sur la scène internationale. Les élections de Nicolas Sarkozy en France et de Barack Obama aux États-Unis lui en offrent l’occasion. En 2008, il est invité à Paris, au défilé du 14 Juillet. En janvier 2011, l’envoi du premier ambassadeur américain à Damas depuis 2005 conforte sa diplomatie… fusillée en quelques mois par les tirs de son armée.

Pour assurer sa survie, le régime pourrait, comme par le passé, jouer la carte de la déstabilisation régionale. En Irak, Bachar al-Assad a laissé des djihadistes traverser la frontière au gré de ses rapports avec Washington ; la Turquie se souvient qu’il y a peu la Syrie servait de base arrière aux indépendantistes kurdes du PKK ; enfin, Damas héberge toujours des organisations palestiniennes radicales comme le Hamas, tandis qu’au Liban le Hezbollah se mobilise pour la défense du régime contesté.

Mais cette stratégie pourrait se révéler suicidaire : le régime syrien n’a plus sa capacité de nuisance d’antan et il est confronté à une menace qu’il ne connaissait pas, celle d’une révolution.

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