Société

Cameroun : dans les hôpitaux, la double peine

Dans les hôpitaux camerounais, les patients les plus démunis sont retenus en attendant le règlement de leur facture, quand on ne leur refuse pas l’accès aux soins. Un projet de loi pour la création d’un système de sécurité sociale est à l’étude depuis… avril 2009.

Par - Matthieu Cotinat
Mis à jour le 31 août 2011 à 15:22

Une bébé traité pour malnutrition à l’hôpital, dans le nord du Cameroun, le 10 août 2010. © Reinnier Kaze/AFP

On ne peut pas les rater. Aux entrées de presque chaque pavillon de l’Hôpital central de Yaoundé, toujours les mêmes uniformes marron. Les gardiens surveillent les allers et venues des visiteurs et gardent des portes de métal munies de barreaux et de chaînes. À la maternité, ils sont chargés de faire respecter les horaires de visite, de repousser rôdeurs et voleurs et… d’empêcher la sortie des femmes qui n’auraient pas réglé leur accouchement (de 30 000 à 200 000 F CFA – pour une intervention avec complications et césarienne –, soit de 45 à 300 euros).

Une situation banale au Cameroun – et dans bien d’autres pays d’Afrique subsaharienne – puisque chacun doit payer ses soins. Résultat : dans certains hôpitaux, il faut verser une caution pour être soigné. Faute de moyens, des malades sont parfois retenus pendant plusieurs mois. Certains sont abandonnés par leur famille.

Enquête sur les impayés

« Il y a beaucoup de mauvaise foi de la part de certains Camerounais, il faut donc mener des enquêtes sociales, car nous n’avons pas le budget pour accueillir tout le monde », assure un infirmier. Mais il n’est pas évident de définir qui est « indigent » dans un pays où près de 40 % de la population vit sous le seuil de pauvreté national. Dans les hôpitaux, chaque service social enquête donc sur les « impayés ». Après étude de son dossier, le patient peut être autorisé à quitter l’établissement en ayant réglé seulement une partie de ses soins (frais d’hospitalisation ou kit de césarienne qui s’élève à 65 000 F CFA).

Le malade doit payer de sa poche jusqu’aux gants utilisés par les médecins et les infirmières (100 F CFA la paire). Après la crise économique des années 1980-1990 et à l’initiative de Bamako – lors d’une session du comité régional de l’OMS qui avait réuni les ministres de la Santé du continent en 1987 et qui mettait l’accent sur le financement communautaire –, la gratuité des soins a disparu. Le Cameroun manque aujourd’hui de matériel et surtout de médecins, d’infirmiers ou de pharmaciens. Les infrastructures sont vétustes, en particulier dans les régions rurales. Alors que la région Centre concentre près du tiers du personnel médical, l’Adamaoua, le Nord ou l’Est font figure de parents pauvres de la santé.

Bien qu’en légère hausse depuis 2006, l’enveloppe allouée à la santé ne représente que 4,81 % du budget national. Un pourcentage bien loin des 15 % préconisés par les chefs d’État réunis à Abuja (Nigeria) en 2000. Conséquence : depuis 1998, la mortalité maternelle a plus que doublé.

À chaque malade de se débrouiller avec l’aide de sa famille. Sidonie, 53 ans, dort dans l’une des cages d’escalier de l’Hôpital gynéco-obstétrique et pédiatrique de Yaoundé (HGOPY). Sa fille enceinte a été hospitalisée il y a plus de deux mois à la suite d’un AVC. Elle est en réanimation après avoir mis au monde un enfant prématuré. Sidonie arpente les couloirs et lit en attendant les nouvelles ordonnances. Mais la grand-mère craint de ne bientôt plus avoir d’argent. Elle a déjà versé une caution de 25 000 F CFA à l’HGOPY et a dépensé les 80 000 F CFA récoltés auprès de son entourage… Elle ne sait pas comment elle pourra régler une ardoise qui pourrait s’élever à 1 million de F CFA.

Système D

« Au Cameroun, si tu es malade et que tu n’as pas l’argent, tu meurs », résume Mouhamadou, un malade tuberculeux de l’hôpital Jamot. Cet établissement spécialisé dans les maladies pulmonaires et psychiatriques reçoit chaque semaine la visite de Pourquoi pas, une association camerounaise qui prend en charge les plus démunis dans différents hôpitaux de Yaoundé. Avec les moyens du bord, les bénévoles achètent de la nourriture et financent radio des poumons et autres examens médicaux. Pour s’en sortir, c’est souvent le système D. Certains se rendent dans les centres de santé de quartiers où le coût des soins est moins élevé que dans les hôpitaux. Dans la rue, au pied de ces centres, il n’est pas rare de trouver des vendeurs de « remèdes » à la sauvette qui proposent des médicaments deux à trois fois moins chers que dans les pharmacies. Ces produits illicites viennent d’Inde, du Nigeria ou d’Europe. D’autres personnes se tournent vers les établissements clandestins, où infirmiers et laborantins se reconvertissent en spécialistes… Ce qui parfois donne lieu à des opérations ou à des accouchements pratiqués dans des conditions peu orthodoxes.

Un vrai problème de société qui s’explique en partie par le fait que le pays ne dispose pas de système d’assurance maladie. La Caisse nationale de prévoyance sociale (CNPS), créée en 1967, ne couvre que les prestations familiales, les pensions vieillesse et les risques professionnels des travailleurs du secteur privé. Un avant-projet de loi sur la couverture du risque maladie est dans les tuyaux depuis 2009, mais le texte n’est toujours pas passé devant l’Assemblée nationale.

Le salut passerait-il alors par les mutuelles ? Pour favoriser l’accès aux soins, la Plate-Forme des promoteurs de mutuelles de santé a vu le jour en 2005. À l’origine, ce réseau regroupait 60 mutuelles, des ONG, des organismes étrangers et internationaux (GIZ, Coopération française, Unicef, OMS…) et des institutions (le ministère de la Santé publique et celui de la Sécurité sociale). L’objectif était de couvrir 40 % de la population en 2015. Or, six ans après son lancement, le projet piétine : le Cameroun compte aujourd’hui 150 mutuelles, mais seulement 2 % de la population est concernée…

« Cet énorme retard est lié au manque de volonté politique pour élaborer un cadre juridique alors que le Gabon, le Rwanda ou le Ghana possèdent déjà un système d’assurance maladie, tranche Hozier Nana Chimi, président de cette plate-forme. Les ONG prennent du recul par rapport au projet, car elles voient bien qu’il n’y a pas de réelle implication de l’État. » Il estime qu’avec 100 milliards de F CFA sur cinq ans, les résultats pourraient être au rendez-vous. Reste aussi à faire changer les mentalités, car, selon Hozier Nana Chimi, « l’idée du “je paie pour d’éventuels soins donc j’appelle la maladie” est encore très présente dans les esprits ».

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Mathieu Cotinat, à Yaoundé.