Politique

Ces Africaines qui osent la présidentielle

Ellen Johnson Sirleaf a été la première Africaine à accéder à la magistrature suprême. © Brian Snyder/Reuters

Militantes, compétentes, obstinées… Elles sont de plus en plus nombreuses à partir à l’assaut de la scène politique et à viser le sommet de l’État. Mais, pour s’imposer, la lutte est féroce.

Elle était toujours aussi remontée, Mariama Bayard Gamatié, lorsque nous l’avons contactée pour un entretien. Première Nigérienne à briguer la magistrature suprême, cette fonctionnaire des Nations unies attribue en partie à l’indifférence des médias sa contre-performance à la présidentielle de janvier dernier : 0,38 % des voix au premier tour, le pire score du scrutin. Comme elle, de plus en plus d’Africaines osent pourtant se porter candidates, sans doute décomplexées par l’élection d’Ellen Johnson-Sirleaf à la tête du Liberia. Mais, pour une seule élue, elles sont des dizaines dans l’antichambre, à jouer des coudes pour exister politiquement. Et être prises au sérieux.

Surdiplômées (hormis la Ghanéenne Akua Donkor, chef d’entreprise analphabète qui se présente en indépendante au scrutin de décembre 2012), justifiant de carrières nationales et internationales réussies, les candidates africaines au fauteuil de chef d’État peinent à s’imposer. Première à s’être placée dans les starting-blocks en cette année électorale sur le continent, Mariama Bayard Gamatié en sait quelque chose, elle qui s’est illustrée dans des combats pour les droits de ses concitoyennes. Le public la découvre lorsqu’elle dirige la marche du 13 mai 1991 pour réclamer la prise en compte des femmes lors de la Conférence nationale souveraine. Si les Nigériennes – 52 % de l’électorat – lui doivent leur journée nationale (le 13 mai, férié), on comprend, au vu des résultats obtenus, qu’elle n’a certainement pas recueilli toutes leurs voix. Mais elle a fait de ce combat un véritable sacerdoce, et on l’a aperçue, début mars, à Cotonou, où elle s’était rendue pour soutenir la Béninoise Marie-Élise Akouavi Gbèdo, candidate à la présidentielle pour la troisième fois.

Sexisme

Désormais ministre de la Justice du gouvernement de Boni Yayi, cette dernière, une avocate de 56 ans, a œuvré dur pour une révision du code de la famille, impliquant notamment la suppression de la polygamie et du lévirat (coutume selon laquelle on considère que la femme fait partie du patrimoine de l’homme), sans que cela se traduise par un gain de voix : 0,36 % en 2001, 0,31 % en 2006, 0,4 % en 2011.

Cela ne l’a pas découragée (elle sera là, affirme-t-elle, pour la présidentielle de 2016), mais elle regrette ce « côté activiste » qui lui colle à la peau. « Mon projet de société prévoyait pourtant de lutter contre les inondations dans le pays, véritable entrave au développement économique, soupire-t-elle. C’est ne parler qu’aux femmes, ça ? » Elle dénonce également le sexisme de certains hommes qui, tout au long de la campagne, n’ont cessé de lui répéter lourdement qu’ils auraient voulu l’avoir pour épouse.

Les camarades militantes lui ont aussi tourné le dos. « Nous étions censées être sur le terrain pour la promotion de la femme, mais aucune ne m’a soutenue. Elles préfèrent le tout-cuit, c’est lamentable », accuse-t-elle. Ses seuls véritables soutiens, elle les trouve dans la jeunesse et auprès des femmes des classes moyennes, qui la voient comme un modèle.

À en croire Édith Kah Walla, la plus médiatique des trois candidates à la présidentielle d’octobre au Cameroun, les oppositions aux candidatures féminines ne sont pas forcément là où on les attend. « Les plus dubitatifs sont les cadres qui ont fait des études et dont on est pourtant en droit d’attendre une certaine ouverture d’esprit », souligne-t-elle. Quand on lui reproche de n’avoir que son activisme à présenter, en lieu et place d’un véritable programme, elle oppose ses compétences et son expérience dans les domaines économique, social, voire des relations internationales. Elle met en avant ses actions au sein d’organisations comme le Parlement panafricain, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) ou la Communauté de l’Afrique de l’Est (EAC). « En tant que chef d’entreprise, j’ai créé une structure intégralement camerounaise qui réalise aujourd’hui 80 % de son chiffre d’affaires à l’international, en compétition avec des consultants du monde entier. Partant de là, je peux légitimement prétendre tirer le Cameroun vers le haut, sachant qu’il dispose des ressources et des compétences nécessaires pour concourir au niveau international. »

Visibilité

En RDC, lorsque Angèle Makombo-Eboum, présidente et candidate de la Ligue des démocrates congolais (Lidec) pour l’élection du 28 novembre, examine les raisons pour lesquelles une candidate comme Mariama Bayard Gamatié n’a pas pu s’imposer, le manque de moyens financiers lui semble être la première d’entre elles. Ainsi, la Nigérienne n’avait pu effectuer que dix jours de campagne, uniquement à Niamey. La Congolaise s’est donc donné les moyens de trouver des fonds. Après avoir fonctionné grâce à ses propres apports, cette originaire du Kasaï occidental, qui vit depuis vingt-quatre ans entre New York et Kinshasa, affirme avoir lancé une vaste opération de collecte auprès de la diaspora, en particulier aux États-Unis, en France et en Belgique. Elle mise sur les médias pour toucher les populations les plus retirées. Ancienne fonctionnaire des Nations unies, elle revendique également des soutiens à l’intérieur du pays (soutiens dont elle dit respecter les vœux de discrétion).

Même chose pour Kah Walla, qui revendique un réseau international important, aussi bien dans le privé qu’au sein des organismes internationaux, qui favorise la visibilité de sa candidature à l’international. Si elle a pu être présente auprès des médias occidentaux, c’est bien grâce à ses relations.

Si Angèle Makombo-Eboum reconnaît qu’un scrutin à un tour complique la donne en RDC, elle se console avec le nombre de partis regroupés au sein de la coalition qu’elle dirige (40 partis, contre 400 au total). Car il est évident que l’absence de relais politiques fragilise ces postulantes à la présidentielle. Samia Nkrumah l’a très bien compris. Récemment encore inconnue sur la scène politique ghanéenne, elle est élue députée de Jomoro (dans l’ouest du Ghana) six mois seulement après son retour au pays, en 2008, et réussit à ramener au Parlement le Parti de la convention du peuple (CPP, parti dont elle espère bien porter les couleurs à la présidentielle). Candidate malheureuse à l’investiture du Congrès national démocratique (NDC, au pouvoir), la Ghanéenne Nana Konadu Agyeman-Rawlings avait choisi de composer avec le parti et croyait pouvoir compter sur de solides soutiens, dont ceux des amis de son mari, l’ex-chef de l’État Jerry Rawlings. La déception a été cuisante (3,1 % de voix, contre 96,9 % pour son adversaire).

Reste qu’au bout du compte les candidates qui ont le plus de mal sont tout de même celles qui persistent à évoluer en dehors des appareils politiques. C’est probablement pour élargir son réseau de supporters que la Sénégalaise Amsatou Sow Sidibé (seule femme officiellement candidate à la présidentielle de 2012) est en passe de transformer son mouvement en parti. Peu connue des milieux politiques, pour n’y avoir jamais milité, cette juriste professeure d’université, qui se présente comme une « politicienne du développement » et une militante des droits humains, revendique aussi des soutiens auprès des générations de cadres qu’elle a formés. Et affine sa communication, rappelant à ceux qui la soupçonnent de concourir pour mieux négocier un éventuel ralliement au second tour qu’elle a décliné tous les postes ministériels qui lui ont été proposés jusqu’ici, dont celui de Premier ministre.

Marie-Élise Akouavi Gbèdo, elle, s’interdit d’adhérer à un parti créé par d’autres, de peur qu’ils ne lui imposent leur vision des choses. Certains ont d’ailleurs tenté de l’enrôler en tant que militante de base. Elle s’y est refusée, estimant que son potentiel aurait dû lui permettre de faire partie de l’équipe dirigeante. Et elle trouve injuste qu’on exige d’elle un mandat électif. « Aucun de nos chefs d’État n’a jamais été ni maire, ni député, ni conseiller. Quand il s’agit de femmes, on exige qu’elles commencent comme maire ou conseiller. Mais lorsqu’un homme débute sa carrière par le haut, on trouve cela normal. » Pas de doute, sur le continent, il y a bien deux poids deux mesures. 

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