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Culture

Congo : la langue au coeur de la crise de l’enseignement

Par Mukala Kadima-Nzuji


Yann, lycéen congolais à Brazzville, révise avant de passer les oraux du baccalauréat. © Baudouin Mouanda

L’éducation en Afrique est en crise. Personne ne l’ignore. Cet état de fait se manifeste notamment par l’incapacité du système éducatif à former des citoyens à même de répondre aux besoins de la société. D’aucuns estiment que la cause principale en est l’inadéquation des programmes d’enseignement avec les aspirations de celle-ci. D’où les réformes scolaires qui se succèdent sans vraiment apporter de solutions durables. En revanche, plus le temps passe, plus le système se détériore : les effectifs des classes sont de plus en plus pléthoriques, les conditions de travail éprouvantes, le niveau des enseignants d’autant plus discutable qu’ils n’enseignent pas toujours les matières pour lesquelles ils ont été formés. Le niveau des élèves est souvent médiocre, et la plupart d’entre eux obtiennent leurs diplômes d’État de façon frauduleuse. À cela s’ajoute la non-maîtrise de la langue de transmission et de réception des connaissances, en l’occurrence le français.

Cet usage obligé de la langue française comme véhicule de l’enseignement est une incongruité dans un contexte culturellement dominé par les langues africaines. Pourquoi ne pas faire de la langue du plus grand nombre le véhicule des connaissances ? Plus d’un demi-siècle après l’accession du continent africain à l’indépendance, est-il vraiment sérieux de continuer de parler d’héritage colonial pour justifier nos propres limites, nos propres misères intellectuelles, politiques et morales ? Certes, on ne peut ignorer les efforts sans cesse renouvelés des anciennes métropoles pour dominer linguistiquement et, par conséquent, culturellement le monde. Mais faut-il pour autant que les peuples anciennement dominés plient l’échine et se soumettent à leur diktat ? Ne devraient-ils pas se libérer du poids de cet héritage pour, enfin, se frayer leur propre chemin en adaptant leur mode de transmission des connaissances aux exigences du contexte dans lequel ils évoluent ?

Faut-il continuer de se voiler la face en s’obstinant à maintenir le français comme unique vecteur d’enseignement ?

Mukala Kadima-Nzuji, professeur de littérature.

Une autre incongruité est le fait que le français du maître et de l’élève n’est pas toujours celui du manuel. Lorsque les livres de français en usage dans nos écoles sont élaborés sous d’autres cieux, ils s’efforcent de proposer un choix de textes dans une langue standard, voire soutenue. En revanche, lorsqu’ils sont rédigés et produits « localement », ils tendent à gommer la ligne de démarcation entre le français tel qu’il devrait se parler et un dialecte mâtiné d’africanismes.

Il en résulte que l’élève se trouve confronté à une double difficulté : il doit apprendre une matière nouvelle dans une langue approximative. Une fois qu’il aura assimilé les maladresses de ce langage, il va les reproduire et les transmettre à son tour. Mais ces maladresses, loin de refléter le génie de la langue française, traduisent plutôt le malaise de vouloir à tout prix se construire à travers un idiome, et, par conséquent, à travers des schèmes et un prisme culturel qui ne sont pas les siens. Il suffit de prêter attention au parler des élèves et des étudiants pour se rendre compte de la distance qui se creuse entre le français de France et celui des tropiques. Faut-il continuer d’instruire nos enfants dans une langue abâtardie ou faut-il le faire dans leur langue première, maternelle ou véhiculaire ?

Une dernière incongruité à signaler est qu’aujourd’hui les étudiants ont tendance, entre eux, à s’expliquer dans une langue africaine les cours pourtant reçus en français. Il m’arrivait, à l’époque où j’y enseignais, de surprendre des étudiants de la faculté de lettres de l’Université de Kinshasa (en RD Congo) en train de commenter un cours de philosophie en lingala. Pourquoi préféraient-ils réviser leurs leçons en lingala plutôt qu’en français ? Ils estimaient qu’ils ­comprenaient mieux ainsi. Ce phénomène a gagné divers établissements d’enseignement supérieur et universitaire de Kinshasa et peut-être aussi ceux de l’intérieur du pays. Devant un tel phénomène, qui me paraît irréversible, faut-il continuer de se voiler la face en s’obstinant à maintenir le français comme unique vecteur d’enseignement ?

La langue détermine le destin des peuples. Repenser le système éducatif sans avoir résolu la question linguistique ne sera qu’un leurre ! 

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