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Cet article est issu du dossier «Congo : poussée de croissance»

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Culture

Au temps du « made in Congo »

Prise de vue de modèles d'Espérance Malonga, à Brazzaville. © Baudouin Mouanda pour J.A.

Au pays des sapeurs, les stylistes locaux ont encore bien du mal à s’imposer. Face aux marques internationales, les créateurs congolais mettent en avant des créations originales inspirées de leur culture.

Leurs noms résonnent comme des mots de passe. Ils hantent les garde-robes de Brazzaville ou de Pointe-Noire. Ils sont stylistes, modélistes, designers, couturiers… Certains ont déjà pignon sur rue, d’autres se cherchent encore. Qu’ils s’appellent Hippolyte Diayoka, Marie-Nella Siassia, Tatiana Kombo, Bernard Tchibinda Djimbi, Motse Akanati, Maître Calva, Pamela Malonga, Peho Lynne Omba, Malise Couture, Gérard Sita – la liste est longue –, ils sont les dignes continuateurs d’une démarche initiée par de respectables anciens comme Hugues Malonga, 68 ans aujourd’hui. Ils utilisent les mêmes matériaux : coton, soie, raphia… Des enseignes sont visibles : Sianel, Ndabitchi, So Fashion, Lynne2mode…

Au Congo, l’élégance, masculine ou féminine, est un art de vivre. Chacun, selon son rang social et ses moyens, tient à prouver qu’il n’est pas le dernier de la classe en matière de mode. Le bien-paraître est souvent synonyme de bien-être. « Les Congolais aiment bien s’habiller. Les hommes s’en tirent honorablement. Côté femmes, il reste beaucoup à faire », estime Pamela Malonga, jeune styliste-modéliste de 27 ans qui a grandi en Côte d’Ivoire, où elle a été formée à l’École internationale de formation Michèle-Yakice d’Abidjan, avant de revenir au Congo au début de l’année.

Le retour du wax

Dans une étude réalisée en 2009, Nadège Bibila écrit que, « selon une enquête menée en 2003, le chiffre d’affaires généré par la couture féminine au Congo s’élève à plus de 1 milliard de F CFA [plus de 1,5 million d’euros, NDLR] par an ». Sur le marché, les grandes marques occidentales, vantées par les sapeurs, sont très prisées. Le rêve des stylistes congolais est d’inverser la tendance en proposant des créations originales, techniquement irréprochables et inspirées de leur culture. Fait notoire : le wax, qui sert à confectionner le pagne, revient en force. Mais y a-t-il réellement un marché pour le made in Congo ? « Le marché existe bien », répond Franck-Étienne Diawara, directeur général de l’Agence nationale de l’artisanat (ANA), qui dépend du ministère des Petites et Moyennes Entreprises et de l’Artisanat. Selon lui, les modélistes ne sont pas attentifs à la demande. « Certains font du haut de gamme, qui coûte très cher, pendant que d’autres sont dans le très bas de gamme », poursuit-il. Entre les deux, « il n’y a rien pour la classe moyenne ».

Hippolyte Diayoka, 39 ans, est l’un des créateurs les plus en vue. Ancien d’Air Afrique, il a aujourd’hui une clientèle composée pour l’essentiel de nantis qui ne regardent pas à la dépense. Les prix de ses modèles de prêt-à-porter, sous l’enseigne Fashion, tournent autour de 50 000 F CFA la chemise, ou 150 000 F CFA la robe de soirée. Il travaille aussi sur mesure. Mais, insiste-t-il, « tout le monde peut venir ».

Marie-Nella Siassia, 50 ans, a déjà une longue expérience. C’est en 2000 que son enseigne, Sianel, a vu le jour. Dans son atelier, elle emploie trois personnes et forme des apprentis. Elle travaille sur commande, pour une clientèle essentiellement féminine. Elle espère pouvoir ouvrir un jour une galerie, créer une ligne de vêtements, avoir une boutique ou une école de formation. Cette année, Marie-Nella Siassia a reçu les Ciseaux d’or à la deuxième édition du Festival du pagne et du tissu africain, à Brazzaville. Mieux qu’une reconnaissance, c’est une valorisation de son travail.

Préjugés

Autre personnage, Peho Lynne Omba, qui signe ses créations Lynne2mode. À 29 ans, elle a suivi des études de droit, de marketing et de management au Sénégal, avant de réaliser que tout cela ne la menait à rien. Revenue au Congo en 2005, elle passe par l’école de peinture de Poto-Poto, puis entre à l’Académie des beaux-arts. Dans ses créations, elle insiste sur la couleur, peignant les vêtements comme s’il s’agissait de tableaux. Après la fermeture de sa boutique – faute de rentabilité –, elle compte lancer un commerce de vêtements en ligne. Quant au jeune Gérard Sita, 22 ans, designer, il se plaint des préjugés dont souffre le milieu de la mode au Congo. « Beaucoup pensent que nous sommes tous des homosexuels, des gens pervers. Cela nous bloque », relève-t-il.

Dire que les stylistes congolais ne roulent pas (encore) sur l’or n’est pas exagéré. Solange Samba-Toyo, directrice de l’agence AfriContacts et organisatrice du Festival du pagne et du tissu africain, en convient : « Les jeunes créent souvent du sur-mesure. Par conséquent, ils ne gagnent pas grand-chose. Ils doivent arriver à faire du prêt-à-porter pour que leur travail devienne rentable. L’État devrait les soutenir. »

Pour Franck-Étienne Diawara, il faut nuancer. « L’ANA dispose d’un budget de 80 millions de F CFA pour la promotion des activités des artisans, dont les modélistes et les stylistes. Mais ils sont très individualistes et ne s’entendent pas. Ils devraient s’organiser en fédération », commente-t-il. Il soutient que l’État ne peut pas offrir de garanties aux banques afin que les stylistes accèdent au crédit. « Par contre, nous avons négocié avec les Mutuelles congolaises d’épargne et de crédit [Mucodec] pour la mise à disposition d’un fonds qui avoisine le milliard [de F CFA], avec des taux d’intérêt très bas. Les stylistes et modélistes peuvent contacter cet organisme pour connaître toutes les modalités de prêt », renchérit Diawara. Une ultime bouée de sauvetage pour certains. 

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