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Cet article est issu du dossier «Kaddafi : la traque»

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Diplomatie

Libye : le jour se lève sur Tripoli

Le succès de la bataille de Tripoli a contribué à élargir la représentativité du CNT. © AFP

Avec l’assaut victorieux des rebelles sur la capitale, le "roi des rois" Mouammar Kadhafi a perdu son trône. Mais les combats se poursuivent en Libye, et, dans un pays sans tradition démocratique, tiraillé par les clivages tribaux et politiques, la tâche du Conseil national de transition s’annonce très difficile.

Six mois d’insurrection, vingt et une semaines de bombardements de l’Otan et trois jours d’une opération Sirène ont emporté le régime de Mouammar Kadhafi et mis un terme à quarante-deux ans de dictature. À ce jour, la traque du clan Kadhafi n’est pas finie, mais la prise du bunker de Bab el-Azizia, le 23 août, a marqué une rupture. La Jamahiriya n’est plus. Cette accélération de l’Histoire intervient au moment où Paris, Londres et Washington commençaient à douter des capacités militaires de la rébellion, dont les troupes faisaient preuve d’un amateurisme flagrant, et à désespérer d’un Conseil national de transition (CNT) miné par de mystérieuses dissensions.

En soixante-douze heures, ces inquiétudes ont été balayées par une opération admirablement menée. Comment, alors que le conflit semblait s’enliser, la maison Kadhafi s’est-elle effondrée aussi vite ? Voici des éléments de réponse et, surtout, des clés qui permettent d’esquisser les contours de la Libye de demain.

Les trois jours qui ont ébranlé Bab el-Azizia

Tripoli, le 20 août et vingtième jour du mois de ramadan. À l’issue de l’appel à la rupture du jeûne, les muezzins ne descendent pas de leur minaret. Tous appellent, non à la prière, mais au djihad. Au même moment, une dizaine d’hélicoptères Apache et Tigre pilonnent commissariats et centres de commandement des forces loyalistes. Si, apeurée, la population n’investit pas les rues, de nouveaux acteurs entrent en scène. Notamment la Brigade du 17 février et son commandant, Abdelhakim Belhadj. Formée depuis trois mois dans le désert du Qatar, armée par la France et les Émirats, cette unité d’élite de l’insurrection a été déployée quelques jours plus tôt grâce à un pont aérien au Djebel Nefoussa (Nord-Ouest). Premier objectif : faire sauter le « verrou Khamis » – le prénom du fils cadet de Kadhafi est également celui des troupes d’élite qu’il dirige et de la caserne qui les abrite, à l’ouest de Tripoli. C’est le début de l’opération Sirène.

Belhadj, 41 ans, s’illustre lors du siège. Ex-émir du Groupe islamique combattant en Libye (GICL), vétéran d’Irak, arrêté en 2004 et livré ensuite par la CIA aux services libyens, qui l’ont incarcéré au bagne de Bouslim, il a été libéré par… Seif el-Islam, en mars 2010. Bien qu’en première ligne, il prend soin d’alimenter les médias en informations. Ses hommes font preuve de davantage de professionnalisme que leurs camarades du front est : discipline tactique, maîtrise de la communication et parfaite coordination avec les éléments de l’Otan au sol.

Préalablement bombardée par les avions de l’Otan, la caserne Khamis tombe comme un fruit mûr. Son arsenal – des véhicules blindés, des BM21, des pick-up équipés de canons antiaériens et quantité de munitions – tombe aux mains de la Brigade du 17 février. Mais l’essentiel n’est pas là. La neutralisation de la caserne Khamis signifie la levée du principal obstacle à l’avancée des rebelles. Leurs forces entrent dans les quartiers de Souk Joumaâ et de Ben Achour, où la résidence d’Aïcha Kadhafi, la fille du « Guide », est pillée.

Jusque-là dans la clandestinité, les militants tripolitains du CNT se montrent au grand jour. Sous l’effet des bombardements aériens et de l’avancée inexorable de la brigade d’Abdelhakim Belhadj, qui reçoit les renforts de Zaouïa par voie terrestre et de Misrata par la mer, les redditions se multiplient.

Vraies-fausses nouvelles

Le 21 août, le Conseil national de transition annonce imprudemment la capture de Seif el-Islam, fils et dauphin putatif du « Guide », et de son demi-frère Mohamed, ainsi que l’élimination de Khamis et de son oncle, Abdallah Senoussi, patron des services de renseignements recherché par la justice internationale pour son implication dans l’attentat perpétré en 1989 contre un avion de la compagnie française UTA.

Ces vraies-fausses nouvelles ont un impact immédiat sur le champ de bataille et sur le front diplomatique. Deux généraux chargés du dispositif de défense de la capitale, dont Mohamed Barrani Kadhafi, cousin du « Guide », font allégeance aux insurgés. À l’étranger, la Tunisie, l’Égypte, le Maroc et le Koweït reconnaissent le CNT comme unique représentant du peuple libyen. L’Algérie se distingue par sa prudence. Sa chancellerie à Tripoli est pillée, et ses diplomates sont malmenés par un groupe rebelle. La représentation de la Mauritanie, pourtant aussi réservée que l’Algérie à l’égard du CNT, est curieusement épargnée. Celle du Venezuela (le président Chávez a réitéré son offre d’accueillir le « Guide » déchu et sa famille) n’a pas cette chance.

En Afrique subsaharienne, deux soutiens de Kadhafi, le Burkinabè Blaise Compaoré et le Tchadien Idriss Déby Itno, se détournent de leur ancien allié. L’embarras du Mali est perceptible : le président Amadou Toumani Touré se mure dans le silence. Quant à l’Afrique du Sud de Jacob Zuma, elle campe sur ses positions et refuse de reconnaître le CNT.

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Mais à Addis-Abeba, siège de l’Union africaine (UA), les choses bougent. Le 22 août, son Conseil Paix et Sécurité (CPS) se réunit en session extraordinaire. Ali Awidan, représentant permanent de la Jamahiriya auprès de l’UA depuis plus de vingt ans, surprend l’assistance par cette déclaration préliminaire : « Désormais, je représente les intérêts de mon peuple et de sa révolution, non pas celle du 1er septembre [date de la prise de pouvoir de Kadhafi en 1969, NDLR], mais celle du 17 février. » Joignant le geste à la parole, il remplace le drapeau vert qui ornait son siège par l’oriflamme tricolore, barrée d’un croissant et d’une étoile, de la rébellion. Quelques heures plus tard, Mélès Zenawi, le Premier ministre éthiopien, reconnaît à son tour le CNT.

Sur le front militaire, la bataille de Tripoli se concentre autour de Bab el-Azizia et de l’aéroport. Le bunker de Kadhafi, qui passait pour imprenable, tombe soixante-douze heures après le début de l’opération. Le « Guide » et son dernier cercle de fidèles s’évanouissent dans la nature. La traque débute avec l’aide de drones américains, d’Awacs de l’armée belge et de commandos britanniques déployés au sol pour encadrer les rebelles.

La bataille sera moins meurtrière qu’on ne l’imaginait. Plus de 1 500 morts selon Moussa Ibrahim, le porte-parole du « Guide ». Moins de 500 selon Mustapha Abdeljalil, le président du CNT. L’Opération Sirène tourne à la guérilla urbaine. Les survivants de la brigade Khamis, les Kadhafistes irréductibles et les éléments de quelques tribus restées loyales se muent en snipers ou en groupes armés harcelant les barrages que les rebelles érigent pour sécuriser la capitale.

Et maintenant ?

La chute de la maison Kadhafi n’efface pas pour autant les appréhensions. L’emprise des islamistes inquiète Washington. Le 25 août, la secrétaire d’État Hillary Clinton appelle Abdeljalil pour lui demander d’écarter « les forces extrémistes de la nouvelle Libye ». Une feuille de route élaborée par le CNT a promis un État de droit où les libertés publiques seront garanties. Mais, pour l’heure, le Conseil a d’autres chats à fouetter. Il doit d’urgence maîtriser la circulation des armes. Difficile quand on sait que Kadhafi avait ouvert ses arsenaux et armé la population… D’autant que la bataille de rues fait rage à Tripoli, que les fiefs du « Guide » – Syrte, sur le littoral, et Sebha, dans le pays profond – ne sont pas encore sous le contrôle des insurgés. Soucieux d’éviter les erreurs commises par les Américains après la chute de Saddam Hussein, le CNT envisage de garder l’ossature institutionnelle de l’ancien régime. Il multiplie les appels à l’endroit des forces de police, de la sécurité civile et de l’administration pour qu’elles s’engagent à son côté dans la reconstruction.

Outre l’importante participation islamiste dans la conquête de Tripoli, les reports successifs du transfert du CNT de Benghazi à Tripoli (il ne devait se faire que le 26 août) ont contribué à mettre la mosquée au centre de la cité. Pendant que les nouveaux seigneurs de guerre traquent les résidus de la Jamahiriya zenga zenga (« ruelle par ruelle »), imams et chefs religieux font office d’exécutifs locaux.

Fort du consensus autour de sa personne, Abdeljalil sort toutefois grandi de la bataille. Il garde la main et répartit les tâches. Mahmoud Jibril, un économiste de 59 ans à qui Seif el-Islam avait confié, en 2006, l’élaboration des réformes économiques, est le chef du bureau exécutif du CNT, faisant office de Premier ministre. Chargé de remettre sur les rails l’administration locale et nationale, il sillonne les capitales européennes pour demander la levée des fonds libyens gelés par la résolution 1970 des Nations unies. Objectif : débloquer 5 milliards de dollars pour payer les fonctionnaires, organiser la rentrée scolaire et engager la reconstruction du pays.

Agent de la CIA

Ali Tarhouni, vice-président du CNT, et Ali Mansour Zeidane, représentant personnel d’Abdeljalil, coordonnent l’action politique et préparent une conférence nationale sur le modèle d’une Loya Jirga afghane. En l’absence d’une société civile et d’une classe politique dignes de ce nom, il s’agit de réunir les chefs de tribu et les élites non compromises avec l’ancien régime pour obtenir un consensus autour de la feuille de route, qui prévoit l’élection d’une Constituante au cours du premier trimestre 2012 et des élections générales dans deux ans. Tarhouni et Zeidane auront fort à faire pour parvenir à dégager ce consensus au sein d’une mosaïque de tribus (une trentaine, dont les deux plus nombreuses, les Warfala et les Megraha, ont grossi les troupes des deux camps), sans parler des centaines de clans et de sous-clans.

Au plan sécuritaire, la situation n’est pas moins complexe. L’assassinat, le 28 juillet, dans des conditions obscures, du général Abdelfattah Younès, chef d’état-major de la rébellion, n’a pas empêché le succès de l’opération. Mais elle a privé les insurgés d’un chef militaire respecté, incarnant à lui seul un commandement unifié. Son non-remplacement a propulsé en première ligne Khalifa Hifter, jusque-là chargé des questions militaires auprès du CNT. Problème : ce héros de la guerre du Tchad exilé aux États-Unis depuis la fin des années 1980 n’est rentré au pays que quelques jours après le début de la révolte. Soupçonné d’être un agent de la CIA, il est très mal vu des islamistes – des djihadistes du GICL, vainqueurs de la bataille de Tripoli, aux Frères musulmans, très influents en Cyrénaïque, en passant par les salafistes de Tripolitaine que dirige Ali Sallabi.

Les enjeux de la transition ne se limitent pas à des querelles de personnes. La feuille de route ne peut être mise en œuvre tant que Kadhafi est dans la nature et que ses forces ne sont pas totalement neutralisées. Et il y a loin de la coupe aux lèvres.

Au plan diplomatique, la situation semble moins compliquée. Les succès de la bataille de Tripoli a contribué à élargir la représentativité du CNT. En 72 heures, le nombre de pays reconnaissant sa légitimité a doublé, passant de trente le 20 août à une cinquantaine trois jours plus tard.

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