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Rwanda : il a tout d’un grand

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Politique

Pierre Rwanyindo Ruzirabwoba : « La cohésion sociale reste un défi » au Rwanda

Mis à jour le 16 septembre 2011 à 19:57

L’Institut de recherche et de dialogue pour la paix (IRDP), à Kigali, associe chercheurs et acteurs sociaux. Son directeur, Pierre Rwanyindo Ruzirabwoba, souligne le changement survenu dans les mentalités de ses compatriotes rwandais.

Jeune Afrique : Quelle est, selon vous, l’évolution la plus marquante depuis le génocide de 1994 ?

P. Rwanyindo Ruzirabwoba : C’est celle des mentalités des Rwandais : leur manière de penser, d’agir et de se comporter les uns envers les autres. L’an dernier, nous avons fait un sondage sur la cohésion sociale. Parmi les deux mille personnes interrogées, qui venaient de toutes les provinces du pays, 53 % ont jugé que la cohabitation se passait bien ou très bien. Pour 41 %, elle était assez bonne. Seuls 6 % affirment que cela n’allait pas. C’est dû à l’éducation : la durée de l’enseignement de base est passée de six à neuf ans, et nous prévoyons de la porter à douze ans. La plupart des Rwandais sont donc en passe d’être lettrés.

L’évolution des technologies d’information et de communication a également été considérable. Le téléphone mobile concerne désormais toutes les couches de la population. Il y a aussi eu des changements physiques : l’amélioration des infra­structures routières, et le développement de l’industrie et des exportations qui permettent aux paysans d’avoir de l’argent. Mais, j’insiste, le plus important changement est dans les têtes.

Désormais, quels sont les principaux défis du pays ?

La cohésion sociale des ethnies reste l’un d’eux. Le processus est amorcé, mais nous n’y sommes pas encore totalement. Un autre défi est d’harmoniser le taux de croissance économique avec la démographie.

Le Rwanda a-t-il vu l’avènement d’une véritable démocratie ?

Nous sommes dans l’apprentissage de la démocratie. Comme dans tous les pays, elle doit être adaptée. Nous avons toujours la hantise du génocide et si certains principes démocratiques ne sont parfois pas exactement transposés, c’est pour éviter le retour des conflits. Prenez le partage du pouvoir, par exemple. Il se fait en fonction d’un objectif : réconcilier les Rwandais.

Ainsi, un parti politique ne peut pas obtenir plus de 50 % des postes ministériels. De plus, il est interdit pour les partis de discriminer, ou de ressusciter les idéologies qui ont mené au génocide.

Quant à la liberté d’expression, depuis la création de l’Institut de recherche et de dialogue pour la paix (IRDP), il y a dix ans, personne n’a été inquiété pour avoir exprimé poliment – je dis bien poliment – ce qu’il pensait du pouvoir. L’essentiel est de le faire dans des termes courtois et dans un sens constructif.

L’évolution de certains pays africains vous inquiète-t-elle ?

Oui, car les conflits ont changé de nature. Pendant longtemps, les Africains ont lutté pour l’indépendance. Ensuite, il y a eu des luttes entre pays, notamment lors du démantèlement des anciens empires coloniaux. Mais aujourd’hui, les conflits sont internes : ce sont les composantes de la société qui se battent pour les richesses ou le pouvoir. Nous avons assisté à une série de conflits postélectoraux, notamment en Côte d’Ivoire, au Kenya et au Zimbabwe. Dans ces pays, le problème des individus a été réglé mais les causes de conflit perdurent. C’est inquiétant.

Pour autant, je reste optimiste car notre jeunesse est instruite et a accès à la technologie. Je compte sur elle pour transformer la société africaine, ce qui devrait réduire les tensions à l’intérieur de chaque pays.

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Propos recueillis à Kigali par Pierre Boisselet