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Japon : touché, mais pas coulé

Une rue commerçante de Tokyo. © Getty Images/AFP

Six mois après le séisme et le tsunami qui ont cruellement frappé l’archipel, l’économie japonaise donne des signes de reprise. Même si tous les vents ne sont pas favorables…

Décidément, les hommes politiques japonais n’aident pas vraiment leur pays meurtri par le terrible séisme et le tsunami géant qui s’est ensuivi, provoquant, le 11 mars, la mort ou la disparition de 19 868 personnes, 160 milliards de dollars de dégâts (le double du tremblement de terre de Kobé en 1995) et la récession de l’archipel.

Le 12 septembre, dix jours à peine après son arrivée à la tête du ministère de l’Économie, du Commerce et de l’Industrie (Meti), Yoshio Hachiro a dû céder sa place à Yukio Edano. Multipliant les gaffes, il avait d’abord déclaré que les rues désertes des abords de la centrale nucléaire accidentée de Fukushima lui faisaient penser à « un cimetière ». Puis, de retour de la zone irradiée, il avait fait mine de frotter sa veste contre celle d’un journaliste en plaisantant qu’il était lui aussi contaminé. Un manque de respect pour les populations sinistrées qui lui a coûté son poste.

Cette péripétie n’inquiéterait guère si elle ne s’inscrivait dans une longue série de scandales de corruption et de démissions. Pas moins de six Premiers ministres se sont succédé en cinq ans, et le Parti démocrate au pouvoir est si divisé que la presse nationale le compare à l’Afghanistan… Cette instabilité politique a conduit l’agence Moody’s à dégrader d’un cran, à Aa3, la note de la dette publique japonaise.

Yoshihiko Noda, le nouveau Premier ministre, présenté comme « le candidat du patronat et du ministère des Finances » – il a quitté la tête de ce dernier en août –, saura-t-il s’affirmer comme l’animateur d’une économie dont la reprise est bien laborieuse ? Pas sûr. Juste après son élection, il s’était non sans humour décrit comme un « homme ordinaire », « pas élégant » et dont le « physique n’est pas un élément de vente ».

L’impact du cataclysme sur l’économie a été rude, aussi bien au premier trimestre (– 3,5 %) qu’au deuxième (– 2,1 %) : la paralysie de l’appareil industriel, détruit ou privé d’énergie (seuls onze des cinquante-quatre réacteurs nucléaires fonctionnent), a affecté les exportations (– 5 % au deuxième trimestre) et l’investissement privé (– 2,5 %). « C’est l’investissement public qui tirera la croissance, car le ralentissement constaté également en Asie ne permettra pas aux exportations de servir de moteur », commente Danielle Schweisguth, économiste à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). Deux rallonges budgétaires d’un total de 55 milliards d’euros ont été votées, et le nouveau gouvernement devrait faire bientôt adopter un troisième plan de soutien de 95 milliards d’euros.

Rebond attendu

Tout le monde s’attend à ce que la machine économique nipponne reparte d’ici à la fin de l’année, ce qui n’évitera pas pour autant la récession (– 0,5 %) en 2011. Le rebond prévu en 2012 devrait être fort, et la croissance avoisiner 3 %. À l’image de Toyota, nombre d’entreprises ont déjà retrouvé leurs capacités de production d’avant le séisme.

Mais les vents ne sont pas tous favorables. D’abord, le Premier ministre a rappelé, le 13 septembre, que la hausse du yen « représente une menace sans précédent pour l’industrie » en raison du « risque de délocalisation et de pertes d’emplois » que provoque sa cherté historique par rapport au dollar. La Banque du Japon ayant tenté en vain d’acheter massivement des dollars, le 4 août, Noda voudrait consacrer une partie du prochain plan à aider les PME à compenser le handicap du yen fort.

Autre fardeau qui pèse sur le redressement : la dette publique. Avec 12 000 milliards de dollars accumulés, elle est la plus élevée au monde proportionnellement au PIB (225 %). Certes, elle est détenue à 95 % par les Japonais et se trouve donc à l’abri de la spéculation des hedge funds ; mais elle croît de 10 % par an sous l’effet des déficits budgétaires, chroniques depuis 1992.

Le Premier ministre a promis de cesser de verser « des seaux d’eau dans une passoire » et de mettre le cap sur la rigueur. Il a montré symboliquement l’exemple, le 10 septembre, en se rendant chez un coiffeur de la chaîne QB qui propose une coupe de cheveux sans shampoing en dix minutes et pour 9 euros.

La réforme fiscale et la hausse des impôts, dont Noda était partisan lorsqu’il était simple ministre, s’annoncent plus compliquées. « Il va devoir s’attaquer à un tabou, explique Patrice Geoffron, professeur d’économie à l’université Paris-Dauphine. Le précédent de 1997 tétanise la classe politique : à l’époque, la hausse de la TVA de 5 % à 7 % (ramenée depuis à 5 %) avait coupé les ailes à la reprise. Or on dit que le projet de réforme de la TVA porterait celle-ci de 5 % à 10 %. Ce qui pourrait étrangler la demande et donc réduire les recettes fiscales. Sur un grand corps malade comme le Japon, cela peut faire plus de mal que de bien ! »

Poisson-chat

Les signes d’un mieux existent pourtant. Depuis le 9 septembre, les dernières restrictions à la consommation électrique des entreprises de la région de Tokyo et du Tohoku (Nord-Est, où se trouve Fukushima) sont levées. Les escalators et les distributeurs de boissons, arrêtés par mesure d’économie, fonctionnent à nouveau. Mais les incertitudes qui planent sur la conjoncture mondiale pourraient, selon Geoffron, condamner l’archipel à une « langueur monotone ».

Les Japonais sont sans illusions sur les capacités de leur classe dirigeante à leur épargner cette épreuve. C’est seuls, avec leur formidable capacité de résistance, qu’ils se tiennent prêts à toute éventualité car, depuis le 11 mars, 559 répliques de magnitude supérieure à 5 sur l’échelle de Richter ont été enregistrées, dont six de magnitude 7. Onamazu, le poisson-chat géant qui, selon la légende, dort sous le Japon et provoque des séismes quand il se réveille, frétille toujours.

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