Musique

Sénégal : la révolte en chantant

Les rappeurs du mouvement ont mis leur activité artistique en sourdine.

Les rappeurs du mouvement ont mis leur activité artistique en sourdine. © AFP

Didier Awadi, Ouza, Youssou Ndour ou encore les rappeurs de Y’en a marre : les artistes sont les premiers à s’opposer à une nouvelle candidature du président sénégalais Abdoulaye Wade. Et, sur les ondes comme dans la rue, ils comptent jouer à fond leur rôle de « porte-voix ».

À Dakar, c’est le tube à la mode. Et c’est Abdoulaye Wade en personne qui en est à l’origine. Le 14 juillet, devant une assemblée acquise à sa cause, le président sénégalais lâche une première fois : « Ma waxoon, waxeet » (« J’avais dit, je me dédis »). Comprendre : j’avais dit que je ne me représenterais pas à l’élection présidentielle, j’ai changé d’avis. Effet garanti : le public, aux premiers rangs duquel figurent ministres et députés de son parti, est hilare. Wade, pas du genre à gâcher ces plaisirs de la vie politique, en remet une couche. Et se répète : « Ma waxoon waxeet. » Explosion de rires dans la salle. Le président semble satisfait…

Le lendemain, l’opposition se dit scandalisée, les éditorialistes s’enflamment… et les DJ s’empressent de télécharger ce passage du discours présidentiel pour le remixer à leur sauce. Quelques jours plus tard, le plus célèbre d’entre eux, Didier Awadi, envoie aux radios sénégalaises son nouveau tube, Ma waxoon, waxeet, dans lequel il s’amuse à mêler les mots du président avec ceux de ses opposants : « On en a assez de Gorgui. »

Mister prési, Karim ne fait pas le poids/tu n’arretes pas de modifier la constitution/tu penses qu’on a peur de toi/on ne veut pas basculer le pays dans le chaos

Daddy Biloson, dans "Un conseil au président"

Pas sa meilleure réussite artistique, mais un joli coup de pub. Depuis, le morceau est présenté comme l’hymne du Mouvement des forces vives du 23 juin 2011 (M23), la coalition de partis politiques et d’organisations de la société civile qui réclament le départ d’Abdoulaye Wade.

Changement

Awadi assume. Le lauréat du prix RFI Musiques du monde en 2003 a choisi son camp. Le 23 juin, il avait publiquement demandé à Wade de ne pas se représenter. Aujourd’hui, il fait officiellement partie du M23. L’engagement d’Awadi, qui disait, lors de la sortie de son dernier album, Présidents d’Afrique, en 2010, vouloir « armer la jeunesse de références politiques », ne date pas d’hier. En 2000, il avait soutenu le Sopi (le « changement »), qui avait porté Wade à la tête du pays. Onze ans plus tard, il défend à nouveau le changement. Il en va, estime-t-il, « de la sauvegarde de notre démocratie ». « En 2000, on a changé de tête, mais pas de système », dénonce-t-il. « Il y a aujourd’hui une crise du politique. Les gens veulent que ça change. Et nous, les artistes, nous devons être leurs porte-voix. On est tous allés à l’université. Et on a conservé une certaine indépendance d’esprit. »

S’il n’est pas question, pour lui, de soutenir un candidat, Awadi entend jouer un rôle d’ici à l’élection, prévue en février 2012. En allant sur le terrain – comme en 2007, il a appelé ces dernières semaines les jeunes Sénégalais à s’inscrire sur les listes électorales –, mais aussi en fréquentant son studio. « La situation politique m’inspire, je m’en nourris », dit-il.

Constitution

Ouza (Ousmane Diallo) s’en nourrit lui aussi. Dans son dernier opus, Baye, sorti en juillet, un single, « Mon président », s’en prend à Wade. Il y est question de « népotisme », de « République bananière »… « Si le Vieux persiste, il y a risque de guerre civile », estime le chanteur, qui se dit « allergique » à Karim Wade. Une position radicale qui ne date pas d’hier : dès 2007, Ouza avait pris ses distances. Dans les années 1990, il était pourtant un de ses rares soutiens parmi les artistes.

« Wade a perdu les artistes entre autres parce que, durant ses deux mandats, il n’y a eu aucune politique culturelle », estime l’historienne Penda Mbow, éphémère ministre de la Culture de Wade en 2001, aujourd’hui membre du M23. Le 23 juillet, lors d’un meeting à Dakar, ils étaient nombreux sur l’estrade aux côtés des leaders de l’opposition. Outre Ouza, il y avait là le rappeur Daddy Bibson, dont le dernier titre, « Un conseil au président », critique la volonté présumée de Wade d’imposer son fils et sa propension à modifier la Constitution. Sur scène se trouvaient également une figure de la musique traditionnelle, Doudou N’Diaye M’Bengue, et Aby Ndour, la sœur de Youssou Ndour.

Ce dernier n’est pas membre du M23. Mais lui aussi a pris position. Le 23 juin, il a « solennellement » demandé au président, depuis Hong Kong, de « renoncer à sa candidature ». Peu après, reçu en audience à la présidence, il a récidivé. Longtemps, la star mondiale a pourtant chanté les louanges de Wade, duquel il était proche. « Il disait que j’étais son fils », aime-t-il à rappeler. Mais les deux hommes se sont éloignés lorsque le chanteur a eu toutes les peines du monde à monter sa chaîne de télévision (finalement lancée en septembre 2010). Depuis, il ne mâche pas ses mots. « Au début de son mandat, il était accessible [mais] il a écarté ceux qui lui disaient la vérité », confiait-il à Jeune Afrique en 2010. Et d’ajouter : « Le moment venu, je ferai mon choix. »

Un choix très attendu. Outre son aura de star mondiale, Ndour dispose de deux outils de poids : son groupe de presse (une télé, la TFM, une radio, la RFM, et un quotidien, L’Observateur, parmi les plus populaires du pays) et son mouvement citoyen, Fekke maci bole (« c’est parce que je suis témoin que j’y prends part »), fondé en 2009 pour justement « peser sur l’avenir du pays ».

Il n’y a là rien de nouveau. Chaque élection charrie son lot d’artistes ayant choisi leur camp. « Dans les années 1950, c’était le dramaturge Douta Seck qui portait le mouvement pour l’indépendance, rappelle Penda Mbow. Aujourd’hui, ce sont les rappeurs. Ils représentent la jeunesse urbaine désœuvrée. Ils ont un vrai rôle à jouer. » Mais plus que la star du mbalax, c’est désormais le mouvement Y’en a marre qui symbolise l’opposition à Wade.

Mobilisation

Les studios, les membres du mouvement né en janvier dernier dans un petit appartement du quartier des Parcelles assainies, au cours d’un énième délestage, reconnaissent ne plus trop les fréquenter. Depuis six mois, leur scène, c’est la rue. Après avoir parcouru le pays afin de pousser les jeunes à s’inscrire sur les listes, ils ont pris une part active dans la mobilisation du 23 juin et ont eux aussi intégré (quoique avec circonspection) le M23. Depuis, ils collectionnent les gardes à vue, les menaces à peine voilées du pouvoir et les propositions indécentes. Pour les autorités, ce ne sont que des « jeunes rappeurs en mal de publicité », selon les termes d’un député du Parti démocratique sénégalais (PDS). « Ils ne représentent qu’eux-mêmes » et « n’ont rien à voir avec les jeunes de l’intérieur du pays », pense Wade.

Erreur : le mouvement, qui a fait des émules dans l’ensemble du Sénégal, a joué un rôle essentiel dans la course aux inscriptions sur les listes électorales. « Si des milliers de jeunes sont allés s’inscrire ces dernières semaines, c’est grâce à eux », estime le politologue Babacar Justin Ndiaye. Comment expliquer un tel succès ? « Tout simplement parce qu’on pense comme tous les jeunes du pays. Et on a les moyens de le dire », explique Cheikh Fadel Barro, le porte-parole du mouvement. Ces moyens, ce sont un micro, un ampli et des couplets rageurs. Barro, lui-même journaliste, rappelle que le mouvement n’est pas constitué uniquement d’artistes. Mais ce sont ces derniers qui l’ont popularisé.

Le monde de la culture aux avant-postes de la contestation

Des artistes engagés, l’Afrique en regorge. Les exemples les plus célèbres se trouvent en Côte d’Ivoire. Après avoir activement soutenu Laurent Gbagbo (pour le premier) et Alassane Ouattara (pour le second), les deux stars internationales Alpha Blondy et Tiken Jah Fakoly ont réussi à dépasser leur vieille animosité. Ils devraient participer ensemble à une tournée pour prôner la réconciliation.

Au Burkina, le rappeur Smockey est la bête noire du régime. Grâce à ses clips acides qui se moquent de Blaise Compaoré, son soutien aux étudiants en grève ou son engagement pour que vérité soit faite sur l’assassinat de Thomas Sankara, il est devenu une figure de l’opposition. Au Cameroun, les trois années passées en prison (pour « pillage en bande » à la suite des émeutes de la faim de 2008) n’ont pas découragé Lapiro de Mbanga. Libéré en avril dernier, le chanteur, connu pour ses textes critiques envers le régime de Paul Biya, a répété que « Fru Ndi et Biya doivent partir pour laisser ouvert le jeu démocratique ». Et d’ajouter : « Si, à cause d’un petit vendeur de tomates, le pouvoir est tombé en Tunisie, je pense qu’un chanteur aussi peut changer les choses au Cameroun. »

Il y a là Thiat (« le cadet ») et Kilifeu (« chef de famille »), tous deux membres du groupe de rap Keur Gui, de Kaolack. Ils s’étaient fait connaître à la fin des années 1990 avec l’album Première mi-temps, pas tendre avec le président de l’époque, Abdou Diouf. « Notre album avait été censuré. Et on nous avait envoyés en prison », rappellent-ils. Depuis, ils ont sorti trois opus à succès, dans lesquels ils s’attaquent aux politiciens, à la religion et même au milieu des rappeurs. Le prochain n’est pas pour tout de suite : « En ce moment, nous préférons geler notre carrière musicale pour donner la priorité à l’engagement citoyen jusqu’à la fin des élections de 2012 », expliquait récemment Thiat sur Radio France Internationale (RFI).

Carrière

Les autres rappeurs du mouvement ont eux aussi mis leur activité artistique en sourdine. « Le jour de l’arrestation de Thiat [fin juillet, il a été libéré après plus de vingt-quatre heures de garde à vue, NDLR], j’étais en studio pour mon prochain album. J’ai dû rappliquer pour participer à la mobilisation. De ce point de vue, il y a des contrecoups inattendus de notre engagement », explique ainsi Fou Malade. Malgré tout, le rappeur venu de Saint-Louis reconnaît que son engagement au sein de Y’en a marre lui donne « du respect et du crédit auprès de la population ».

De quoi assurer une belle carrière ? C’est ce qu’insinuent leurs détracteurs, mais les membres du mouvement assurent que ce n’est pas la raison de leur implication. Si tel était le cas, l’exemple de Pape & Cheikh pourrait les en dissuader. En 2000, leur tube Yatal geew bi avait été récupéré par les partis d’opposition réunis autour de Wade. Il leur avait valu une renommée soudaine et des tournées internationales. Un succès très éphémère : en 2007, leur soutien à Wade – c’est eux qui ont écrit sa chanson de campagne, Gorgui doli gnou – a été mal perçu par les Sénégalais. « Quand Wade a voulu les utiliser, ils ont perdu de leur impact », se souvient Penda Mbow. Aujourd’hui, on ne les entend plus.

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