Politique

États-Unis – Moyen Orient : l’histoire des « meilleurs ennemis » racontée en bande dessinée

Le spécialiste de l’islam Jean-Pierre Filiu et le dessinateur David B. ont travaillé ensemble pour raconter, dans un album saisissant, l’histoire des relations entre les États-Unis et le Moyen-Orient.

Mis à jour le 3 octobre 2011 à 16:45

Batailles navales ou scènes de guerre, le récit explore différents registres. © D.R.

Certaines rencontres, a priori improbables, donnent naissance à de beaux enfants. Le couple unissant le spécialiste de l’islam contemporain Jean-Pierre Filiu et David B., auteur de bandes dessinées (L’Ascension du Haut Mal), s’est formé aux Rendez-Vous de l’Histoire de Blois. « J’étais déjà un grand admirateur de son œuvre et lui avait lu certains de mes travaux sur les mouvements messianiques », se souvient Filiu. Leur collaboration s’est concrétisée avec l’album Les Meilleurs Ennemis. Une histoire des relations entre les États-Unis et le Moyen-Orient, Ire partie, 1783-1953, premier tome d’une série qui en comptera trois.

L’entreprise, qui couvre plus de deux siècles d’une histoire complexe, est ambitieuse. « Nous avons beaucoup discuté et échangé, raconte Filiu. J’ai mené un important travail de documentation, mais pas seul. David a lui aussi une importante bibliothèque ! » De l’aveu du chercheur, qui s’est bien gardé d’intervenir sur le dessin, c’est David B. qui guidait la construction du récit. « C’est lui qui a eu l’idée de l’astuce narrative de départ », souligne-t-il. Le début de l’album s’inspire en effet de l’épopée de Gilgamesh, l’une des premières œuvres littéraires connues, rédigée au XVIIIe ou au XVIIe siècle avant J.-C. dans l’ancienne Mésopotamie (l’Irak d’aujourd’hui). Ayant besoin de bois, le roi Gilgamesh et son ami Enkidou « se font forger des armes lourdes et terribles » pour s’emparer des arbres du pays des Cèdres. N’écoutant aucun conseil, ils sèment la destruction et le paient au prix fort… Une ressemblance avec l’actualité ? « L’invasion américaine de l’Irak en 2003 a plongé ce pays dans les affres de la guerre civile et de l’occupation. Malicieusement, nous avons placé dans la bouche de Gilgamesh et Enkidou des propos tenus par George W. Bush et Donald Rumsfeld en 2002 et 2003 », écrivent les auteurs.

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Ainsi procèdent Jean-Pierre Filiu et David B., par mises en perspective et raccourcis graphiques saisissants. Le récit commence véritablement en 1571, lors de la fameuse bataille de Lépante opposant la Saint Ligue chrétienne à la marine ottomane. Il se poursuit avec les campagnes et les négociations occidentales en Méditerranée, la guerre américaine contre Tripoli, l’établissement des mandats français et britanniques, le rapprochement des États-Unis et de l’Arabie saoudite, le renversement de Mossadegh en Iran par la CIA… Les partis pris des auteurs sont en général convaincants.

Si l’on attend avec impatience la sortie du tome II, on peut tout de même regretter que la densité graphique et l’absence d’un narrateur identifié donnent à l’album des accents de cours magistral. Avec Gaza 1956, en marge de l’Histoire, le dessinateur américain Joe Sacco avait évité ce piège en multipliant les allers-retours entre passé et présent, et, surtout, en mettant en scène sa propre enquête de terrain.