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Cet article est issu du dossier «Maroc : législatives anticipées 2011»

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Politique

Maroc : pourquoi le PJD fait peur

Abdelilah Benkirane, secrétaire général du PJD.

Abdelilah Benkirane, secrétaire général du PJD. © AFP

À un mois des élections législatives, l’hypothèse d’une victoire du Parti de la justice et du développement (PJD) cristallise l’attention de toute la classe politique du Maroc. Et suscite l’inquiétude.

Mercredi 5 octobre, dans un hôtel de luxe, à Rabat. Les journalistes se pressent pour recueillir la « bombe » promise par les communicants de Salaheddine Mezouar, ministre des Finances et patron du Rassemblement national des indépendants (RNI). L’annonce, moins surprenante que prévu, est la naissance de la Coalition pour la démocratie, rassemblant le RNI, l’Union constitutionnelle (UC), le Mouvement populaire (MP), le Parti Authenticité et Modernité (PAM) et quatre formations d’envergure modeste. En réalité, à un mois des élections législatives du 25 novembre, la bombe pourrait bien être à retardement. L’objectif affiché est de constituer une machine de guerre électorale pour gagner. Une ambition raisonnable quand on sait que, dans le Parlement sortant, PAM, RNI, MP et UC totalisent 48 % des sièges. Mais il faudra barrer la route au Parti de la justice et du développement (PJD, islamiste), qui vise aussi la victoire.

« Certes, notre projet de société est diamétralement opposé à celui du PJD. Mais ceux qui considèrent que nous n’agissons qu’en réaction aux islamistes présentent une vision tronquée des choses », tempère le secrétaire général du PAM, Mohamed Cheikh Biadillah. Même son de cloche du côté de Mezouar : « Notre coalition ne répond à aucun calcul électoraliste mais à une volonté de clarification du champ politique. Le PJD se sent visé et se donne plus d’importance qu’il n’en a en adoptant un discours de victime. »

La tension autour du PJD n’en est pas moins réelle. En cause : la rumeur persistante d’une victoire des islamistes aux législatives qui leur donnerait l’occasion de briguer le poste de chef du gouvernement. Du côté de la Coalition, on refuse d’entrer dans une « logique d’inquiétude ». « C’est exactement le même scénario qu’en 2007. Les médias nous annonçaient une victoire écrasante des islamistes, un raz-de-marée ! Mais rien de tout cela n’a eu lieu », rappelle Mezouar. En 2007, les islamistes étaient néanmoins arrivés premiers en termes de voix et auraient pu conquérir plus de sièges si l’ingénierie électorale ne leur était pas aussi défavorable. « La prochaine législature sera stratégique, puisqu’elle votera la batterie de lois organiques prévues par la nouvelle Constitution. Personne n’est hostile à l’entrée du PJD au gouvernement, pourvu qu’il n’ait pas le contrôle sur ce dossier brûlant », analyse le politologue Mohamed Tozy.

Malaise

Depuis quelques mois, le PJD, principal parti d’opposition depuis 2007, divise et agace. Lors des tractations autour du texte de la Constitution, début juin, les islamistes ont remporté une victoire politique en obtenant que la notion « d’État musulman » soit adoptée, au lieu de la formulation plus neutre de « pays musulman ». Par la voix de ses leaders, Abdelilah Benkirane et Mustapha Ramid notamment, il ferraille avec les laïcs, puis s’oppose au ministère de l’Intérieur lors des négociations sur les lois électorales. Dans une interview remarquée à Akhbar Al Youm, Ramid déclare même que son parti gagnera « si les élections sont libres et transparentes ». Le 29 août, un communiqué virulent du gouvernement fustige ceux qui servent « les ennemis de la nation en propageant des thèses irresponsables mettant en doute l’honnêteté des prochaines élections ». Le malaise s’installe.

« Ceux qui veulent nous barrer la route se trompent d’objectif. Notre ambition demain est d’avoir un chef de gouvernement fort et crédible, pas un simple pion », rétorque Benkirane, secrétaire général du PJD. Confiant, Mustapha El Khalfi est convaincu que la « coalition des huit s’effondrera au moment des investitures ». Le directeur de publication d’Attajdid, organe officiel du Mouvement Unicité et Réforme (MUR), matrice idéologique du PJD, préfère souligner le travail sérieux des parlementaires de son parti qui ont déposé 7 000 questions écrites et 130 propositions de loi durant la législature qui s’achève. Benkirane renchérit : « Nous sommes prêts à affronter de véritables partis, programme contre programme. Mais nous ne savons pas nous battre contre des fantômes. » Une allusion à peine voilée au PAM, qui, dans les esprits, émerge comme la locomotive de cette « alliance pour la démocratie ». Une appellation qui rappelle furieusement le Mouvement de tous les démocrates, créé par Fouad Ali El Himma au lendemain de son départ du ministère de l’Intérieur, en 2007.

Repoussoir

L’agitation autour du PJD est à la fois conjoncturelle, avec l’approche des législatives, et structurelle, tant le parti islamiste sert de repoussoir à une élite drapée dans sa référence à la modernité. Si ses adversaires se veulent respectueux des règles de la démocratie, beaucoup laissent entendre qu’une victoire du PJD serait inquiétante et dommageable pour l’image du Maroc à l’étranger. Une crainte relayée au plus haut niveau, selon WikiLeaks. En 2005, le roi Mohammed VI avait en effet mis en garde un sénateur américain : « Ne vous laissez pas tromper [par les islamistes du PJD, NDLR] parce qu’ils semblent raisonnables et gentils. Les États-Unis ne devraient pas se faire d’illusions à leur propos. Ils sont tous anti-Américains. » Aujourd’hui, pourtant, les islamistes sont loin d’être des pestiférés. Reçu par le Women’s Tribune dans les salons de la bourgeoisie rbatie mi-septembre, invité par les anciens de Sciences Po le 13 octobre, Abdelilah Benkirane se donne l’image d’un islamiste ouvert. Le PJD se paie même le luxe de rallier l’ancien maire (PAM) de Tanger, le jeune et fringant Samir Abdelmoula. Le parallèle avec les Turcs de l’AKP est plus que suggéré. Encore faut-il gagner les élections…

3 scénarios pour les législatives

Scénario no 1 : le PJD arrive en tête des législatives, et le roi en tire les conséquences en nommant un chef de gouvernement islamiste. C’est le scénario qui inquiète le plus la Coalition. À moins d’empêcher les islamistes de former une majorité. Sur ce point, Benkirane est lucide : « Si nous gagnons les élections mais que nous n’arrivons pas à former une majorité, nous rendrons les clés du gouvernement au roi. » De quoi apaiser les craintes que leurs déclarations passées ont réveillées. « Menacer de rejoindre le Mouvement du 20 février ou laisser entendre que nous dénoncerions toute défaite comme une manipulation contre nous, c’était maladroit, voire totalement contre-productif », reconnaît une source autorisée au sein du PJD. Benkirane précise le propos : « Si nous perdons, nous ne descendrons pas dans la rue. En tant que secrétaire général, je dois contrôler les bases du parti. Nous ne faisons pas le pari du nombre mais celui de la crédibilité. »

Scénario no 2 : l’Istiqlal remporte les élections, comme en 2007, et forme une majorité avec ses partenaires de l’Union socialiste des forces populaires (USFP) et du Parti du progrès et du socialisme (PPS). D’ailleurs, les trois partis ont repris leurs concertations au sein de la Koutla. « Aujourd’hui, la Koutla se concentre sur sa vision commune. Nous sommes sur la bonne orbite », affirme Nabil Benabdallah, secrétaire général du PPS. Au risque de tourner en rond ? « C’est vrai, la Koutla s’est endormie sur ses lauriers, concède Benabdallah. Mais nous avons intensifié nos réunions depuis deux mois. » Une analyse que partagent les socialistes. « La seule alliance valable, c’est la Koutla, mais ostraciser un parti serait de toute évidence une erreur stratégique. Nous les recevons tous au siège de l’USFP », explique Habib El Malki, membre du bureau politique. Discuter avec le PJD est une chose, s’allier avec lui en est une autre, qui n’est pas à l’ordre du jour.

Scénario no 3 : le RNI arrive en tête, et Mezouar forme un gouvernement avec les huit partis de la Coalition, au sein de laquelle figure paradoxalement une petite formation d’obédience salafiste, le Parti de la renaissance et de la vertu (PRV). Dans cette hypothèse, il gagne son pari, laissant au PJD le rôle d’éternel opposant. À ceux qui l’accuseraient d’avoir rassemblé les « partis de l’administration », il offre le visage de l’ouverture à des partis de gauche, le Parti socialiste (PS) et le Parti travailliste (PT), tous deux issus de scissions de l’USFP. Plus difficile en revanche d’expliquer la présence, au sein de cette putative majorité, des salafistes. Une fatwa du controversé cheikh Zamzami, unique député du PRV dans l’actuelle législature, y pourvoira… 

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Par Youssef Aït Akdim et Leïla Slimani

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