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Cet article est issu du dossier «Printemps arabe : les médias font leur révolution»

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Médias

Tunisie : journalistes sur le fil du rasoir

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Le 9 octobre, des islamistes ont tenté d’incendier des locaux de Nessma TV, à Tunis.

Le 9 octobre, des islamistes ont tenté d'incendier des locaux de Nessma TV, à Tunis. © Éric Desson/JDD/Sipa

L’ »affaire Persepolis » est emblématique d’une nouvelle difficulté pour les médias tunisiens : informer en toute indépendance une population aux aspirations contradictoires. Le tout dans un contexte incertain.

« Depuis l’« affaire Persepo­lis », il est impossible de l’approcher », confie un collaborateur de Nabil Karoui, patron de Nessma TV. À quelques jours des élections de l’Assemblée constituante, le 23 octobre, ce ne sont pas les débats politiques qui font la une en Tunisie, mais le « Persepolisgate » provoqué par la diffusion du film d’animation de Marjane Satrapi, Persepolis, par la chaîne, le 7 octobre. « Il pouvait toucher à ma famille, à mon argent, à tout, sauf à Allah », s’écrie avec émotion un ouvrier au sortir de la prière du vendredi, le 14 octobre, durant laquelle le prêche avait été consacré à l’affaire Nessma. D’abord pacifique, la marche de protestation partie de la mosquée El Fath, au centre de Tunis, a très vite dégénéré. Les manifestants les plus radicaux, des salafistes criant « Allah Akbar » selon plusieurs témoins, ont affronté les forces de l’ordre. Plus inquiétant, le soir venu, un groupe d’une centaine d’hommes a attaqué le domicile de Nabil Karoui, dans la banlieue de Tunis. Les assaillants ont saccagé la maison. Heureusement, la famille a pu être mise en sécurité. Le dimanche précédent, des islamistes avaient tenté d’incendier les locaux de la chaîne.

Ce n’est pas la première fois que l’agitateur de l’audiovisuel tunisien fait parler de lui. Volontiers provocant, laïc convaincu et moderne affranchi, il ne se déplace que sous escorte depuis la révolution. Mais cette fois, l’affaire est grave car elle touche au fondement religieux. La représentation de Dieu sous les traits d’un vieil homme barbu a mis le feu aux poudres. Personnage sulfueux pour certains, visionnaire et souvent agaçant pour d’autres, Karoui est un redoutable homme d’affaires adepte des coups médiatiques. Selon un ancien salarié de Nessma, il ne fait aucun doute que la décision de diffuser ce film a été prise par le patron. Sans que cela ne justifie, bien évidemment, la flambée de violence qui s’est ensuivie.

Sensibilité

Avec ce dérapage, il paie le prix fort pour avoir heurté la sensibilité religieuse d’une large partie de la population. Mais on s’étonne aussi qu’il n’ait pas été mieux protégé par les forces de l’ordre et que le gouvernement n’ait pas mis le holà rapidement aux prises de position virulentes suscitées dès la diffusion du film, d’autant que Moez Sinaoui, porte-parole du Premier ministre Béji Caïd Essebsi, est un proche de Nabil Karoui. Beaucoup de questions et pas de réponses.

« C’est un bon film diffusé au mauvais moment ; un choix inconséquent. Nabil Karoui est une personne trop avertie pour ne pas le savoir et c’est ce qui lui est indirectement reproché. Pourquoi avoir négligé les affects des personnes ? Quelle était son intention ? Il a franchi une ligne rouge. À la veille des élections, n’importe quoi peut provoquer une étincelle, puis un incendie », affirme Hatem, enseignant du supérieur et militant progressiste. Rached Ghannouchi, leader du parti islamiste Ennahdha, assène : « La diffusion du film est une erreur, la preuve, le président de la chaîne s’est excusé. Dès lors que l’on s’attaque au sacré, il faut s’attendre à pareilles réactions. »

Si l’« affaire Persepolis » laisse planer une menace sur la liberté d’expression et l’indépendance de la presse après victoire des islamistes d’Ennahdha lors de l’élection de l’Assemblée constituante, elle met aussi en lumière le rôle trouble des médias en ces temps délicats. Curieusement, ils ont à peine traité l’agression, par des salafistes, du doyen de la faculté de Sousse qui refusait le port du niqab à une étudiante, et passé sous silence la plupart des incidents liés aux extrémistes à travers le pays.

La position de la télévision nationale Al-Wataniya interroge aussi : elle se fait parfois l’écho, sans aucun recul, de voix radicales. « Pour un service public, la chaîne est loin d’être à la hauteur et sème le trouble. Les médias en général ont ajouté à la confusion. Ils ont rendu illisible, pour des apprentis citoyens, un paysage politique complexe à la veille d’élections majeures », accuse un animateur de Radio Monastir. Si le décret-loi du code de la presse a été ratifié le 14 octobre, les réformes doivent aussi venir de l’intérieur. Or, pris de court par la révolution, télévision, radio et presse écrite ont improvisé sans lignes éditoriales. Cet exercice sans filet a souvent fait dans la complaisance en versant dans le populisme à outrance et en accordant à chacun sa minute de gloire en direct.

Éthique

Révélations fracassantes, interventions à tout-va et parfois délations ont fait les choux gras des médias en quête d’audience pour relancer les investissements publicitaires. « La situation est paradoxale, nous voulons réformer un secteur qui n’avait de presse que le nom. En fait, tout est à construire, depuis l’éthique jusqu’aux formats, estime Nawel, étudiante à l’Institut de journalisme. Le nouveau code de la presse est un bon début, car il précise les devoirs et les droits des journalistes. Mais ce n’est qu’un début. »

Pour les professionnels, le problème est ailleurs. « Code ou pas, tout est une question de mentalité. Avec la déconfiture du pouvoir, les médias se sont affranchis du politique pour composer plutôt avec le pouvoir économique, qui les laisse libres. Mais le risque, maintenant, est que les médias s’inféodent au religieux », analyse Zyed Krichen, vingt-neuf ans de métier et rédacteur en chef de Maghreb, titre emblématique, censuré en 1991 par Ben Ali, qui reparaît sous forme d’un quotidien en arabe. Il souligne : « La principale difficulté du journalisme est d’abord de désapprendre les mauvais réflexes. Il s’agit d’être offensif sur l’information et le débat d’idées, mais il n’y a aucune place pour les radicaux quand on travaille sur les valeurs de la modernité. » Voilà un bon sujet d’éditorial. 

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