Elections

Angola : Dos Santos contre vents et marées

Depuis 2010, il n'y a plus de présidentielle au suffrage universel direct en Angola. © Image forum/AFP

Inébranlable, le chef de l’État José Eduardo Dos Santos résiste aux protestations des "Indignados" comme aux pressions internes à son parti. Il promet une élection depuis 2008… mais rien ne vient.

Une opposition sans visage. Depuis mars dernier, ce sont de jeunes « Indignados » sans leader et sans parti qui défient José Eduardo dos Santos, l’un des deux chefs d’État les plus anciens de la planète – avec l’Équato-Guinéen Teodoro Obiang Nguema. Sur le modèle des jeunesses de Tunisie et d’Égypte, quelques centaines d’internautes et de rappeurs défilent régulièrement dans les rues de Luanda aux cris de : « Nous voulons le départ de “Zedu” [surnom du président angolais, NDLR], de ses ministres et de ses compagnons corrompus ! »

Signe de son désarroi, le pouvoir tergiverse. Le 3 septembre, il arrête une vingtaine de meneurs. Le 14 octobre, il les relâche. Et quatre jours plus tard, dans son discours annuel à l’Assemblée, le président lance : « Il n’y a aucune raison d’affirmer que l’Angola est dirigé par un régime dictatorial. Nous allons mettre en place des méthodes d’écoute et de dialogue. » En guise de dialogue, le pouvoir approche quelques « libertadores » de quartier et leur fait miroiter argent ou véhicule. Mais ça ne suffit pas. La rue continue de gronder. L’un des rappeurs en vogue, Brigadeiro 10 Pacote, vient de sortir l’album A ditadura de pedra (« Une dictature de pierre »). Son slogan : « Trente-deux ans, c’est trop ! ».

Pour les manifestants, le fléau numé­ro un, c’est la corruption. Avec plus de 2 millions de barils par jour, l’Angola est le deuxième producteur de pétrole du continent, juste derrière le Nigeria. Et pourtant, selon l’indice de développement humain de l’ONU, il est parmi les pays les plus mal classés en 2010 : 146e sur 169, juste derrière Haïti ! Entre les 42 % d’Angolais qui n’ont pas accès à l’eau potable et la bourgeoisie d’affaires incarnée par Isabel dos Santos (lire l’encadré), les écarts de revenus sont phénoménaux. À Luanda, les gens aiment à dire : « Nous vivons dans le pays pauvre le plus riche du monde. »

Self-Control

Comment peut-on rester trente-deux ans à la tête d’un pays aussi fracturé ? C’est le mystère dos Santos. Né il y a soixante-neuf ans dans un quartier pauvre de Luanda, ce fils d’un maçon et d’une femme de ménage apprend très vite à se taire et à cacher ses émotions. Dès l’âge de 19 ans, il entre dans la lutte clandestine contre le colon portugais. Le Mouvement populaire de libération de l’Angola (MPLA) l’envoie étudier à Bakou, dans ce qui est à l’époque l’URSS. Ces sept années sont fondatrices. Il décroche un diplôme d’ingénieur spécialisé dans les hydrocarbures et les télécommunications. Il fréquente la nomenklatura soviétique, qui lui enseigne le self-control. Il rencontre une jolie Russe qui lui donnera sa fille aînée, la fameuse Isabel…

À son retour en Afrique, le jeune technocrate se rend vite indispensable auprès d’Agostinho Neto – un peu comme Biya auprès d’Ahidjo, au Cameroun. À la mort de Neto, en 1979, il est désigné par le MPLA pour lui succéder. Il n’a que 37 ans. Depuis, il tient. Son secret ? Un visage impassible, un ton égal, une forte capacité de concentration et un talent de manœuvrier hors pair. La preuve : en trente-deux ans de pouvoir, il a réussi le tour de force de ne jamais passer par la case élection !

Certes, au début, il a une excuse : la guerre contre l’Union nationale pour l’indépendance totale de l’Angola (Unita). En 1992, son duel électoral contre Jonas Savimbi tourne court. Le conflit armé reprend entre les deux tours de la présidentielle. Mais après la mort de Savimbi, en février 2002, il n’a plus d’alibi et doit ruser. Lors des législatives que gagne haut la main le MPLA en 2008, il promet une présidentielle pour l’année suivante. Mais rien ne vient. Au lieu de cela, il réforme la Constitution et supprime l’élection présidentielle au suffrage universel. Si tout va bien, après les législatives prévues au troisième trimestre de 2012, la tête de liste du parti vainqueur sera élue président par les députés. Si tout va bien…

José Eduardo dos Santos sera-t-il tête de liste ? À Luanda, c’est la question du moment, et l’intéressé s’amuse à faire planer le doute sur ses intentions. Il est coutumier du fait. Dès 2001, il a laissé dire qu’il partirait bientôt. En septembre dernier, il est allé plus loin : il a regardé, sans réagir, la presse locale donner le nom d’un successeur possible. Celui de Manuel Vicente, le patron de la toute-puissante compagnie pétrolière Sonangol. L’homme qui a été reçu il y a six mois à Pékin par Xi Jinping, actuel vice-président et futur numéro un chinois.

Le choix est cohérent. Comme le souligne l’Institut des études stratégiques à Pretoria, « Sonangol est à l’épicentre du pouvoir et du système de corruption en Angola. Les revenus du pétrole per­mettent de s’acheter une vaste clientèle au MPLA et dans l’armée. Vicente a bonne presse à l’étranger, mais n’a pas de base politique dans le pays. Dos Santos peut abandonner la présidence en gardant le contrôle du MPLA ». Avec Vicente, le clan dos Santos peut donc espérer conserver sa fortune, notamment grâce à Isabel, qui est partenaire de Sonangol dans plusieurs investissements via la société offshore Esperanza. Mais le choix est aussi risqué. Une fois chef de l’État, Vicente peut rafler la mise. C’est pourquoi le « Machiavel de l’Afrique », comme un diplomate occidental surnomme le président actuel, se donne le temps de la réflexion.

Un ex-cadre du MPLA confie : « Tant que les principales figures du parti ne le pousseront pas dehors, dos Santos s’accrochera au pouvoir. » Que vont faire le vice-président de la République, Fernando da Piedade Dias dos Santos, dit « Nando », et les apparatchiks du MPLA tels que Roberto de Almeida, Dino Matross et Bento Bento ? Si la révolte des jeunes Luandais reste sous contrôle, « ils vont accepter que dos Santos soit tête de liste du parti pour les législatives de l’an prochain, et donc futur président élu, mais ils vont lui adjoindre un « deuxième de liste », qui sera appelé à lui succéder », estime leur ancien camarade.

Corruption

Deuxième de liste, Manuel Vicente ? « Pas nécessairement, ajoute-t-il. Son nom est trop lié à la corruption pétrolière. Le futur numéro deux peut être João Lourenço, l’ex-secrétaire général du parti, tombé en disgrâce en 2005 pour avoir rappelé à dos Santos sa promesse de ne pas s’incruster au pouvoir. On parle aussi de Bornito de Sousa, le chef du groupe parlementaire du MPLA, qui a son franc-parler. »

La force de dos Santos, c’est la faiblesse de son opposition parlementaire. Depuis la mort de Savimbi, l’Unita est divisée. Au congrès de décembre prochain, Isaías Samakuva sera défié par Abel Chivukuvu et Paulo Lukamba Gato. Son avantage, c’est le manque de visibilité du mouvement des « Indignados ». Dès qu’un attroupement se forme sur la place de l’Indépendance, à Luanda, les « ninjas » de la police lâchent leurs chiens sur les jeunes et confisquent caméras et téléphones portables. Surtout pas d’images ! Un manifestant appelle une journaliste de la BBC basée à Londres : « Que faut-il faire pour que vous vous intéressiez à nous ? » L’Angola, c’est loin, c’est coûteux (Luanda est l’une des villes les plus chères au monde) et c’est lusophone. Alors l’Angola, angle mort de l’actualité ? Le régime ne fait rien contre. 

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