Politique

Maroc : mention passable pour le gouvernement

Le Premier ministre marocain, Abbas El Fassi. © Vincent Fournier/J.A

Pas de félicitations pour l’équipe d’Abbas El Fassi. À trois semaines des élections législatives anticipées au Maroc, les ministres sortants, à quelques exceptions près, ne peuvent guère se prévaloir d’un bilan positif. Revue de détail.

Abbas El Fassi, Premier ministre : 3,5/10

L’illusoire solidarité gouvernementale au Maroc a volé en éclats depuis l’annonce de la tenue des législatives anticipées du 25 novembre. En l’absence d’un chef d’orchestre, les solistes s’en donnent à cœur joie. Communiqués, alliances, règlements de comptes, coups bas… il y a une ambiance de fin de règne à la cour d’Abbas El Fassi, qui n’a jamais réellement revêtu ses habits de chef. Un épisode rapporté par un proche collaborateur corrobore l’impression. Lors de la dernière réunion de la Commission des investissements, mi-octobre, le Premier ministre se charge de la lecture d’un communiqué récapitulant le nombre de projets approuvés depuis 2007. Mais l’étude de la cinquantaine de projets soumis à cette session n’a finalement pas lieu et, surprise, le chef du gouvernement laisse les ministres concernés décider, sans arbitrage ni débat. Le ministre des Finances, Salaheddine Mezouar, déjà candidat à la succession, se répand depuis en critiques dans les salons casablancais, en présence de son mentor, Driss Jettou, Premier ministre de 2002 à 2007, un technocrate regretté par beaucoup aujourd’hui. Bref, le bateau El Fassi est à la dérive, même si certains ministres ne s’en sortent pas trop mal.

 

Taïeb Cherkaoui, ministre de l’Intérieur : 6/10 (crédit photo : Reuters)

Nommé en janvier 2010, Taïeb Cherkaoui n’a pas chômé à la tête du ministère de l’Intérieur. En sus de la lutte contre le terrorisme, le dossier du Sahara et le mouvement de contestation du 20 février se sont invités dans son agenda déjà chargé. Le soulèvement de Gdim Izik, qui coûtera la vie à une dizaine de membres des forces de l’ordre en novembre 2010, souligne l’échec des négociations avec des militants jusqu’au-boutistes. L’autorité de l’État est secouée, et Cherkaoui n’est pas maître de la situation, mais il garde le contrôle de ses troupes. Même constat en 2011, face aux indignés du Mouvement du 20 février. Là où on aurait pu craindre des bavures, cet ancien magistrat a su désamorcer les tensions. Bilan en demi-teinte, donc, pour ce serviteur de l’État, dont la marge de manœuvre est réduite par l’ambition de Fouad Ali El Himma, ancien patron du ministère et ami du roi. Taïeb Cherkaoui peut, en revanche, se féliciter du succès de ses consultations avec les partis au sujet des lois électorales post-Constitution.

Salaheddine Mezouar, ministre des Finances : 6,5/10 (Crédit photo : Alexandre Dupeyron)

Quasi inconnu en 2004, lors de son entrée au gouvernement de Driss Jettou, Salaheddine Mezouar prend de la voilure en devenant ministre des Finances en 2007. Il se met aujourd’hui dans le sens du vent en rejoignant une coalition formée principalement de son parti, le Rassemblement national des indépendants (RNI), et de trois autres partis « de l’administration », dont le PAM de Fouad Ali El Himma. Candidat à la primature, Mezouar peut se prévaloir d’un bilan solide sur le plan technique, avec la réduction des impôts sur le revenu et les sociétés, la mise en place d’un comité de veille stratégique et le maintien des grands équilibres macroéconomiques. Mais quand il faut agir politiquement, l’homme ne se montre pas encore tranchant. Le système de compensation des produits de base est inefficace, mais n’a toujours pas été réformé. Mezouar a beau jeu d’expliquer que ce dossier lui échappe, qu’il n’est pas encore patron. D’ailleurs, certains de ses collègues du gouvernement n’hésitent plus à l’accuser de jouer « trop perso » à l’approche du scrutin de novembre.

Taïeb Fassi-Fihri, ministre des Affaires étrangères : 6,5/10 (Crédit photo : Abdullah Doma/AFP)

Apprécié de ses interlocuteurs étrangers, qui louent son sérieux et son abnégation sur le dossier du Sahara – le seul qui compte vraiment aux yeux de la diplomatie marocaine –, le ministre des Affaires étrangères vient de remporter un succès d’estime à l’ONU, où l’élection du royaume comme membre non permanent du Conseil de sécurité a été un triomphe, avec 151 votes dès le premier tour. De quoi oublier les quelques couacs marquant son passage au ministère : incident diplomatique évité de justesse après l’expulsion de la militante sahraouie Aminatou Haidar, rupture fracassante et inexpliquée des relations diplomatiques avec l’Iran. En 2011, l’absence du Maroc à l’Union africaine (UA), la discrétion du roi lors des sommets de chefs d’État passeraient presque pour un bon point. Domaine réservé de Mohammed VI, la politique étrangère se teinte d’un réalisme sans fard : soutien prudent à la révolution libyenne, statut avancé avec l’Union européenne, lobbying onusien et contournement des instances régionales (UA, Ligue arabe) pour maintenir des relations avec des partenaires clés.

Karim Ghellab, ministre des Transports et de l’Equipement : 8,5/10 (Crédit photo : Xavier Leoty/AFP)

Hier jeune technocrate, aujourd’hui véritable bête politique, au gouvernement, Ghellab est un symbole de la génération M6. Ingénieur déniché par le superconseiller royal Meziane Belfqih, responsable de l’exécution des grands travaux d’infrastructures depuis le gouvernement Jettou, l’homme réussit à imposer son code de la route (permis à points, refonte de l’examen, durcissement des amendes, radars) contre vents et marées. Volontariste mais ouvert, c’est un redoutable négociateur, qui sait écouter les syndicats sans rien céder sur l’essentiel. Sur le dossier du TGV, il sort récemment du bois pour défendre le montage financier et juridique du plus grand projet ferroviaire du pays depuis l’indépendance. Les esprits chagrins noteront qu’il n’y a pas de débat public, mais les arguments sont là. Travailleur acharné, homme de dossiers, il cultive depuis plusieurs années un rapport direct avec les électeurs depuis son fief de Sbata, un quartier populaire de la banlieue de Casablanca. Certains voient déjà en lui un futur patron de l’Istiqlal. Pour le moment, il accumule les bons points.

Yasmina Baddou, ministre de la Santé : 5,5/10 (Crédit photo Abdelhak Senna/AFP)

Avocate de formation, jeune secrétaire d’État dans le gouvernement Jettou en 2002, Yasmina Baddou ne manque pas de cran. En 2007, elle se présente dans la « circonscription de la mort », à Casablanca-Anfa, et décroche son siège de députée. Sa nomination au ministère de la Santé est accueillie favorablement au départ, les profanes étant réputés plus indépendants à ce poste que les médecins. Pourtant, après quatre années de batailles avec les fonctionnaires et les cliniques, d’attaques vicieuses de la part d’une presse machiste et souvent indigne, la ministre se prépare à rendre son tablier sans avoir vaincu. Elle a pourtant imposé des mesures courageuses, comme la pilule du lendemain en 2008, et géré avec sérieux la crise de la grippe A l’année suivante. Mais avec les syndicats, son style autoritaire déplaît. Ce n’est pas le courage qui fait défaut à Baddou. Sauf que lors des négociations avec les médecins en grève totale (une première enregistrée au printemps 2011), elle laisse le ministère de l’Intérieur gérer les négociations avec les syndicats.

Ahmed Akhchichine, ministre de l’Éducation nationale : 4/10 (Crédit photo : Vincent Fournier/J.A)

Sur le portail makassib.ma, vitrine électronique du bilan du gouvernement El Fassi, les réalisations du ministère de l’Éducation nationale ne concernent que l’enseignement supérieur. Tout le volet relatif à l’école est mis au crédit du secrétariat d’État à l’enseignement scolaire. Comme si, par avance, Ahmed Akhchichine cachait sous le tapis la poussière du plan d’urgence pour l’école de sa collègue Latifa Labida. Les objectifs du programme d’urgence 2009-2012 sont encore loin d’être atteints. Déjà, les cadres du ministère expliquent qu’il est trop tôt pour faire le bilan, que le ministre doit nécessairement être reconduit dans ses fonctions avant d’être jugé sur pièce. Pourtant, les parents ne décolèrent pas, contraints d’envoyer leurs enfants dans des écoles privées dès qu’ils en ont les moyens. Pis, les enseignants, poussés par leurs syndicats, bloquent une réforme jugée autoritaire. Découragé, Akhchichine aurait songé plusieurs fois à la démission. Pour ce membre fondateur du PAM, ministre alors que son parti est dans l’opposition depuis 2009, la délivrance pourrait être proche.

Aziz Akhannouch, ministre de l’Agriculture : 6/10 (Crédit photo : Alexandre Dupeyron)

Quand il arrive au ministère de l’Agriculture, Aziz Akhannouch s’empresse de commander une stratégie sectorielle au cabinet McKinsey. Preuve que ce manager, grand acteur de la distribution d’hydrocarbures et magnat de la presse, voit grand. La recette est connue : pour convaincre en haut lieu, rien de mieux que de présenter un gros rapport de la firme de consulting avec, en prime, une jolie présentation PowerPoint. Décrié majoritairement par les universitaires, le plan « Maroc vert » fait la part belle à une agriculture d’exportation s’appuyant sur des grands groupes. Or le deuxième volet de la stratégie qui vise la relève du monde rural a la part congrue. Les lois sur les produits du terroir, une des passions du ministre avant 2007, sont prometteuses. Mais les objectifs les plus ambitieux du plan « Maroc vert » se heurtent à des problèmes de fond, dont la libération du foncier. Côté pêche, le ministre a mis du temps à réunir tous les professionnels autour d’une table, mais ses collaborateurs se sont distingués lors de la renégociation des accords avec l’Union européenne.

Khalid Naciri, porte-parole du gouvernement : 3,5/10 (Crédit photo : AFP)

Pour un gouvernement soucieux de son image à l’étranger, la stratégie de communication du gouvernement El Fassi est un échec patent. Faible coordination interministérielle, coups de sang du ministre, politique de l’autruche, le « Maroc qui communique » a perdu au change entre l’ancien porte-parole du gouvernement Nabil Benabdallah et son successeur, Khalid Naciri. Trois dossiers de crise et trois ratés illustrent cette prestation désastreuse. La liberté de la presse, d’abord, mise à mal par le ministre de tutelle, érigé en procureur-censeur adepte du réquisitoire enflammé contre les « nihilistes ». Ensuite, fin 2009, l’affaire de la militante indépendantiste sahraouie Aminatou Haidar est le symbole d’une poussée de fièvre propagandiste. Rebelote en 2010 avec Gdim Izik. Alors que Rabat peut se targuer d’une riposte mesurée à la contestation de militants indépendantistes, des médias étrangers présentent une version des faits largement favorable au Polisario. En cause, notamment, l’attitude crispée des autorités marocaines avec la presse internationale.

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