Culture

Burkina Faso – France : Salia Sanou, la générosité du danseur

Sania Sanou, un flic devenu danseur.

Sania Sanou, un flic devenu danseur. © Marc Cellier/Picturetank pour J.A.

Révélé dans Pour Antigone, de la chorégraphe française Mathilde Monnier, le Burkinabè Salia Sanou a pour ambition d’abattre les frontières qui séparent la danse des autres arts.

En fait, il aurait dû être policier. Au lycée, à Bobo-Dioulasso (Burkina Faso), Salia Sanou a passé trois concours : celui de l’école de police, celui de l’école de gendarmerie et celui de l’école d’agronomie. Aîné d’une famille nombreuse – il a cinq frères et trois sœurs –, il était le seul inscrit à « l’école du Blanc ». Il a réussi à entrer dans la police et, quatre ans plus tard, a obtenu son diplôme d’inspecteur. Mais des voyous, des cambrioleurs ou des escrocs, il n’en a pas arrêté beaucoup. Salia Sanou est devenu danseur. Puis chorégraphe.

Je voulais que la culture soit présente dans l’armée, dans la police.

L’explication ? Comme souvent, c’est une simple rencontre qui a tout bouleversé. En 1993, alors âgé de 24 ans, Salia Sanou apprend que le Centre culturel français (CCF) propose des cours de danse. Il s’inscrit. « Ça m’a plu, se souvient-il. Au village, à Léguéma, j’ai suivi l’enseignement traditionnel, qui repose beaucoup sur la notion de partage par la danse. On se retrouve toujours, à l’occasion des décès, des mariages, autour de la danse… » Au CCF, il est remarqué par la chorégraphe française Mathilde Monnier, qui prospecte alors à Ouagadougou pour une adaptation de l’Antigone de Sophocle. Une chose la turlupine néanmoins : son métier de flic.

« Dans la police, j’avais formé une troupe ! La révolution de Sankara a apporté une prise de parole artistique. Je voulais que la culture soit présente dans l’armée, dans la police », explique-t-il.

Sélectionné par Monnier avec cinq autres Africains, Sanou obtient l’aval de sa hiérarchie et, en 1994, débarque en France pour participer à la création de Pour Antigone. « Pendant un an, je n’ai pas osé dire que j’étais parti en France pour aller danser… Mais après deux ans de tournée, cela commençait à se savoir dans mon entourage. » Il n’a pas tout de suite démissionné de la police, sollicitant des mises en disponibilité chaque fois que c’était nécessaire. Puis… « Le métier d’artiste a fini par prendre le pas sur le reste, confie-t-il. J’ai répondu à l’appel du corps. » Un appel puissant et énergique. À Salia Sanou et son ami Seydou Boro, Mathilde Monnier lance parfois : « Vous envoyez trop d’émotion ! Freinez un peu ! »

En Europe, et plus précisément à Montpellier, les deux Burkinabè assimilent la notion de danse contemporaine occidentale, plutôt abstraite. L’aventure dure huit ans et permet à Salia Sanou « de porter un autre regard sur [sa] culture ». Il garde bien entendu le lien avec le Burkina, où il retourne fréquemment et crée, en parallèle, la compagnie Salia nï Seydou avec son compatriote, en 1997.

En 2000, les deux danseurs décident de s’affranchir de la tutelle bienveillante de Mathilde Monnier, « avec l’idée bien trempée de rentrer en Afrique pour y construire un lieu consacré à la danse ». Ils mettront d’abord en place un festival – Dialogues de corps –, avant de créer le Centre de développement chorégraphique La Termitière-Bobo-Dioulasso. Ouvert en 2006, financé par des partenariats privés et publics – le ministère paie les charges récurrentes –, c’est un « lieu de travail professionnel dédié à la danse » qui accueille des jeunes venus de quartiers difficiles et des chorégraphes réputés, à l’instar des Américains Carolyn Carlson et Mark Tompkins. « La structure reste fragile, reconnaît le danseur. Chaque année, il faut retourner voir des partenaires pour trouver les financements. Mais bon, en contrepartie, nous sommes plus indépendants au niveau de nos choix artistiques. »

Je veux faire des spectacles en prise avec la rue.

L’indépendance, voilà un mot qui revient souvent dans la bouche de Salia Sanou. D’ailleurs, il s’apprête à lancer, en 2012, sa propre compagnie. Que l’on se rassure, entre Seydou Boro et lui, l’amitié reste solide. « Nous avons passé dix-sept ans ensemble, nous avons tous les deux 42 ans, il est normal que nous ayons aujourd’hui des envies plus personnelles », explique Salia Sanou, à présent père de trois enfants. Et ses envies, elles sont très claires. « Je ne veux plus me confiner dans une réflexion sur la danse, dit-il. Je veux faire des spectacles en prise avec la rue, je veux ouvrir la discipline au cinéma, au cirque, aux arts plastiques… » C’est d’ailleurs ce qu’il a mis en pratique aux Francophonies en Limousin, fin septembre 2011, faisant danser ensemble des amateurs venus d’univers musicaux différents dans le centre-ville de Limoges (France), collaborant avec l’artiste français Daniel Buren comme avec la funambule Tatiana Bongonga. Ses futurs spectacles, que ce soit à Châlons-en-Champagne ou à Bobo-Dioulasso, feront intervenir des artistes de cirque, des comédiens, des musiciens, des plasticiens…

S’il vit aujourd’hui dans le sud de la France, Salia Sanou passe beaucoup de temps au Burkina. Et malgré la douceur et le calme qui caractérisent ceux qui maîtrisent jusqu’au plus petit muscle de leur corps, le regard qu’il porte sur son pays d’origine est à la fois tranché et tendre. « La société burkinabè a beaucoup changé, constate-t-il. Il y a un déphasage entre le pouvoir du président Blaise Compaoré et ce que les citoyens attendent des pouvoirs publics. Je ne dis pas qu’il n’y a pas eu de changements, mais les attentes sont aujourd’hui immenses. Pour autant, je ne pense pas qu’une révolution semblable à celles du Printemps arabe soit possible. Notre pays est truffé de médiateurs ! » D’une certaine manière, lui aussi en est un.

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