Société

Décès de Joe Frazier : Smokin’ Joe ne repose pas en paix

Le boxeur américain Joe Frazier dit « Smokin’ Joe » s’est éteint le 7 novembre. Son destin est intimement lié à celui de Mohammed Ali, avec qui il n’a jamais voulu se réconcilier.

Mis à jour le 15 novembre 2011 à 07:09

Atteint d’un cancer du foie, l’ancien boxeur Joe Frazier s’est éteint le 7 novembre. © AFP

« Si jamais Dieu m’appelle pour faire la guerre sainte, je veux Joe Frazier à mes côtés », a dit un jour Mohammed Ali, le plus grand boxeur de tous les temps. Un vœu pieux : déjà affaibli par la maladie de Parkinson, il ne pourra plus compter sur son éternel rival. Atteint d’un cancer du foie, Joseph Frazier (Smokin’ Joe) s’est éteint le 7 novembre à Philadelphie avant que les deux hommes n’aient pu faire la paix. Il avait 67 ans.

Impossible de ne pas lier leurs destins. Frazier restera dans les mémoires comme le premier boxeur à avoir vaincu Ali, en mars 1971, à l’issue de ce que l’on nomma à l’époque le « combat du siècle ». Après une revanche remportée par Ali, en janvier 1974, les deux hommes feront de leur belle, un an et demi plus tard, le plus grand combat de l’histoire de la boxe. Un match en quatorze rounds d’une intensité extraordinaire, finalement remporté sur abandon par Ali… à l’autre bout du monde, à Manille. Un an après le combat Foreman-Ali à Kinshasa (Congo) sous les yeux de Mobutu Sese Seko, c’est en effet un autre dictateur, Ferdinand Marcos, qui offrit ce spectacle mémorable au monde entier.

Après ce match (et une ultime défaite contre l’autre légende, George Foreman), Frazier a disparu des radars. Désargenté, le champion olympique 1964 et champion du monde des poids lourds de 1970 à 1973 (32 victoires en 37 combats), réputé pour son terrible crochet du gauche et sa capacité à encaisser, s’est terré dans son quartier de Philadelphie, où il a continué de transmettre son art dans une vieille salle de sport. Aux journalistes qu’il recevait dans son modeste appartement, il ressassait sa haine de Mohammed Ali. Se réjouissait même de sa maladie. Dans un remarquable documentaire consacré au combat de Manille*, il disait de sa voix abîmée : « C’est moi qui ai gagné, j’en suis la preuve vivante. Je parle, je marche. »

Mauvais perdant ? Non. Frazier était juste un homme blessé par la « traîtrise » de son ancien ami. En 1967, Ali, alors champion du monde, refuse de partir faire la guerre au Vietnam. Condamné par la justice, il est destitué de son titre et perd sa licence. Frazier, de deux ans son cadet, le soutient alors moralement et financièrement. Mais quand Ali revient en grâce, et que leur premier combat approche, il se met à insulter Frazier. Il se moque de son nez écrasé et de sa bêtise, le traite d’« oncle Tom ». « C’est un Noir d’une autre espèce. Pour moi, Frazier est pire que vous », lance-t-il à l’animateur blanc qui lui fait face, lors d’une émission télévisée, en 1974. « Il travaille pour l’ennemi. »

Dès le début des années 1970, la rivalité entre les deux hommes a dépassé le cadre sportif. Elle est devenue le symbole des clivages raciaux de l’Amérique. Ali, qui milite dans le mouvement radical Nation of Islam, se fait le héros des Noirs opprimés, quand Frazier ne serait selon lui qu’un de « ces nègres qui lèchent les bottes des Blancs ». Bien qu’injustifiée, la calomnie porte. Un magazine titre : « Frazier, un champion blanc dans une peau noire ? »

En 1975, à Manille, Ali va jusqu’à comparer son adversaire à un gorille. C’en est trop pour Frazier, qui a subi toute son enfance le racisme de la Caroline du Sud, et qui a grandi dans une grande pauvreté. Par la suite, Ali a tenté de se réconcilier avec Frazier. En vain. « Ali disait toujours que je ne serais rien sans lui. Mais qu’aurait-il été sans moi ? » demandait-il en 2006.

*Thriller in Manila, documentaire de John Dower, 2008.