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Cet article est issu du dossier «Maroc : législatives anticipées 2011»

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Politique

Législatives marocaines : l’heure des comptes

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Quel que soit le résultat des législatives, il faudra une calculette pour définir une majorité.

Quel que soit le résultat des législatives, il faudra une calculette pour définir une majorité. © D.R.

Les élections anticipées du 25 novembre au Maroc représentent le premier test depuis l’adoption de la nouvelle Constitution. Au-delà des calculs des politiciens et de l’identité des futurs vainqueurs, la participation dira si les réformes engagées paraissent crédibles.

Très exactement 13 626 357 inscrits. C’est le nombre officiel et définitif de Marocains convoqués aux urnes, le vendredi 25 novembre, pour renouveler une Chambre des représentants élargie à 395 sièges, contre 325 jusqu’à présent. Au terme d’une énième révision exceptionnelle des listes d’électeurs, le ministère de l’Intérieur enregistre donc un corps électoral à peu près équivalent à celui qui avait été arrêté en juin dernier, avant le référendum constitutionnel.

Si l’on se rapporte aux statistiques démographiques du Haut-Commissariat au plan, plus de 21,5 millions de Marocains sont âgés de plus de 18 ans, l’âge légal du vote. Déduction : quatre Marocains à même de voter sur dix ne sont pas inscrits. Par la voix de leur secrétaire général adjoint, Lahcen Daoudi, les opposants islamistes du Parti de la justice et du développement (PJD) ont beau jeu de rappeler qu’ils avaient réclamé, dès le printemps dernier, une « remise à plat complète de ces listes héritées de 1992 », du temps où Driss Basri, ministre de l’Intérieur sous Hassan II, déployait encore ses talents d’organisateur d’élections. De quoi fausser la lecture des chiffres de la participation, un enjeu de communication réel après l’épiphanie tunisienne du 23 octobre. Les résultats du scrutin pourraient bien affoler tous les petits calculs.

Campagnes d’affichage, publicité dans les journaux, débats à la télévision, la mobilisation pour réussir le test électoral du 25 novembre est bien au rendez-vous. La campagne officielle, commencée le 12 novembre, durera jusqu’à la veille du scrutin à minuit. Mais c’est sur le terrain que les élections se jouent. Notamment pour les notables qui entretiennent une clientèle électorale, fidélisée après un premier mandat local ou une implantation législative de longue date.

Discrimination

L’exemple le plus frappant de cet immobilisme reste le cas de l’actuel premier secrétaire de l’Union socialiste des forces populaires (USFP, gauche) et président de la Chambre des représentants, Abdelouahed Radi, candidat à sa réélection dans sa circonscription rurale du Gharb, dans le Nord. Radi y a été élu sans discontinuer depuis les premières élections de 1963. Faites le calcul : même en ôtant les dix années de vacance du pouvoir législatif (1965-1970, puis 1972-1977), le patron du principal parti de gauche aura passé trente-huit ans sur les bancs du Parlement. L’équivalent de la durée du règne de Hassan II.

Forte demande de la société, le rajeunissement des élus est réduit à une simple affaire de quotas. Une liste nationale, en vigueur depuis 2002, vient d’être élargie de 30 à 90 sièges : 60 iront aux femmes et, nouveauté, 30 à des hommes âgés de 21 à 40 ans maximum à la date du scrutin. Un coup de pouce qui cache une régression juridique, puisque cette discrimination (positive ?) est inscrite dans la loi organique relative à la Chambre des représentants, adoptée à la hâte le 14 octobre dernier. En 2002, la liste nationale avait été instituée et réservée aux femmes par un accord tacite entre les partis marocains. Pas par la loi. Le calcul fait aujourd’hui ne s’embarrasse pas de principes constitutionnels. Derrière le totem de la représentation, toujours l’obsession du chiffre

Alliances

Dans son discours du 6 novembre, le roi Mohammed VI explique que le scrutin « constitue le principal indicateur à l’aune duquel se mesure la mise en œuvre démocratique de la nouvelle loi fondamentale ». Et d’expliquer que « ces élections devraient déboucher sur une majorité gouvernementale assumant de façon cohérente, courageuse, audacieuse et résolument engagée la responsabilité de gérer les affaires publiques ». C’est la cohérence qui manque dans un paysage politique éclaté.

Lors des législatives de 2007, le parti de l’Istiqlal, arrivé en tête avec 52 élus sur 325 députés, ne totalisait que 16 % des sièges de la Chambre basse. Le mode de scrutin et le découpage électoral vont empêcher, cette fois encore, la formation d’une majorité absolue dans un paysage politique éclaté. Le système de la représentation proportionnelle au plus fort reste, d’abord, limite les gains des grands partis. Le découpage des circonscriptions (92 circonscriptions locales pour 305 sièges, auxquels s’ajoutent les 90 réservés de la liste nationale) et le seuil très bas requis pour participer à la répartition des sièges (6 % pour les listes locales et 3 % pour la liste nationale) favorisent les petits partis. En 2007, l’Istiqlal a ainsi dû dépasser le cadre de la Koutla, son alliance traditionnelle avec l’USFP et le Parti du progrès et du socialisme (PPS), pour s’assurer une majorité gouvernementale.

Or, aujourd’hui, le Rassemblement national des indépendants (RNI) et le Mouvement populaire (MP), membres du gouvernement actuel – dirigé par l’Istiqlal depuis 2007 –, ont décidé de former leur alliance avec deux partis de l’administration – l’Union constitutionnelle (UC) et le Parti Authenticité et Modernité (PAM) – et quatre minuscules partis (des « hizbicules », dans le jargon politique marocain). Ces huit partis de l’Alliance pour la démocratie, surnommée G8, ont déjà concocté un programme de gouvernement commun, où la priorité est donnée à l’économie. Compte tenu du nombre de sièges détenus par le trio fort de cette coalition (RNI-UC, PAM, MP) dans l’actuelle Chambre des représentants (voir infographie ci-dessus), ainsi qu’à la Chambre des conseillers, il est vraisemblable que ce G8, même s’il n’obtient pas une victoire nette, aura un poids déterminant au sein du nouvel échiquier politique. Et qu’aucune coalition gouvernementale ne pourra se faire sans tout ou partie des composantes du G8.

Le boycott, stratégie de la chaise vide, peut être une politique du pire, si l’abstention entache le scrutin.

Boycott ou PJD ?

En tout cas, pour s’assurer une majorité au lendemain du vote, les stratèges ont intérêt à sortir les calculettes. Condamnant en bloc ce jeu politique, les opposants irréductibles au Makhzen ont choisi le boycott, une stratégie déjà éprouvée – sans succès – lors du référendum constitutionnel de juillet dernier. Les islamistes de l’association Al Adl wal Ihsane (interdite par les autorités), les gauchistes d’Annahj Addimocrati (« La voie démocratique »), mais aussi les réformistes du Parti socialiste unifié ou PSU (trois députés dans la Chambre sortante) rejettent d’emblée le scrutin.

Le processus de consultation des partis depuis la réforme constitutionnelle, la division au sein du gouvernement sortant, les attaques via la presse entre Istiqlal et RNI, RNI et PJD, les rumeurs d’alliance entre la Koutla et le PJD, bref, cette politique politicienne nourrit la déception. Le risque : revigorer tous les indignés du Mouvement du 20 février, en perte de vitesse, qui réclament encore le changement. Ce mot enchanteur, formule magique répétée à cor et à cri par la rue, se transforme en mirage.

Or le boycott, stratégie de la chaise vide, peut être une politique du pire, si l’abstention entache le scrutin. En 2007, le taux de participation avait atteint un record historiquement bas de 37 %. Pis, près d’un cinquième des votes exprimés (19 %) étaient blancs ou nuls. Une tendance que les partis espèrent inverser le 25 novembre, en se fixant un objectif minimal de 50 % de participation.

Les racines du mal sont profondes et le désaveu à l’égard des partis n’en épargne aucun, sur le thème du « tous pourris ». Pour l’heure, seul le PJD (opposition) peut tirer parti de sa virginité politique, les autres grandes formations ayant toutes été associées au gouvernement depuis des décennies.

La véritable énigme du 25 novembre reste le score des islamistes. Si le PJD arrivait en tête, il risquerait de se retrouver incapable de composer, ou du moins de garder, une majorité parlementaire assez large. Une crise politique majeure paraîtrait alors inévitable.

Au risque de blasphémer, la formule de Lyautey est déjà dépassée. Au Maroc, gouverner c’est compter.

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