Société

Le massacre de la grotte d’Ouvéa, ultime crime colonial français?

Le réalisateur français Mathieu Kassovitz revient dans son nouveau film L’ordre et la morale sur le massacre de la grotte d’Ouvéa, perpétré en Nouvelle-Calédonie par l’armée française en 1988.

Mis à jour le 21 novembre 2011 à 14:01

Une scène du film de et avec Mathieu Kassovitz, L’Ordre et la © AFP

Avec un tel sujet, un tel metteur en scène et un tel auteur, la sortie de L’Ordre et la Morale laissait craindre sinon le pire, du moins une grande déception. Qu’un cinéaste amateur de scènes coup-de-poing à l’américaine comme Mathieu Kassovitz raconte la prise d’otages de la grotte d’Ouvéa en privilégiant la version du chef du GIGN français, c’était, se disait-on, prendre le risque de réduire à un western plus ou moins simpliste une affaire complexe. Le résultat, et on ne peut que s’en réjouir vu le succès populaire que rencontrent souvent les films dudit Kassovitz, n’est pas celui que l’on redoutait. Loin de là.

L’engrenage qui a conduit à cet affrontement meurtrier, en Nouvelle-Calédonie, s’est mis en place pendant les premiers mois de 1988. Ces îles très éloignées de la métropole abritent deux communautés presque aussi importantes l’une que l’autre, celle des autochtones appartenant aux tribus kanakes qui y vivent depuis toujours, et celle des Caldoches, ces Européens venus habiter les lieux après que les Français les eurent « conquis » au milieu du XIXe siècle. Les tensions entre ces deux populations ont pris de l’ampleur alors que se posait, à court terme, la question du partage des ressources de l’archipel, riche en nickel. Cela a conduit, le 22 avril 1988, à la mort de quatre personnes lors de l’attaque d’une gendarmerie par des indépendantistes kanaks très déterminés, dirigés par Alphonse Dianou. Lesquels, pour faire entendre leurs revendications et assurer leur sécurité, ont fini par prendre en otages une trentaine de gendarmes et les ont retenus dans une grotte d’accès difficile.

En France, où se déroulait au même moment une joute présidentielle entre François Mitterrand et son Premier ministre, Jacques Chirac, en mauvaise posture dans les sondages, l’événement avait fait la une des journaux. Dans un premier temps, très logiquement, les autorités ont fait appel aux hommes du GIGN, spécialistes des interventions lors des prises d’otages. Ceux-ci, dirigés par le commandant Philippe Legorjus, dont le rôle est efficacement interprété dans le film par le réalisateur, privilégient la voie du dialogue et de la négociation pour sortir de l’impasse. Avec de réels espoirs d’aboutir. Mais, de France, on envoie aussi 300 militaires. Et brutalement, le 5 mai, entre les deux tours de l’élection, à l’initiative de Jacques Chirac et de son ministre Bernard Pons, contre l’avis de Legorjus, l’armée lance l’assaut sur la grotte d’Ouvéa. Pour tenter de se concilier l’opinion publique à la veille du scrutin ? Peut-être. Quoi qu’il en soit, les militaires ne sont pas préparés à de si délicates opérations. C’est un carnage : 21 morts, dont 19 Kanaks, soit la quasi-totalité du commando dirigé par Dianou. Un massacre qu’expliquerait, selon plusieurs témoignages, l’exécution sommaire de preneurs d’otages qui s’étaient rendus. Un drame qui rappelle à bien des égards – situation coloniale complexe, meurtres de prisonniers – les mauvais souvenirs de la guerre d’Algérie.

Indépendantistes

Le film de Kassovitz, s’il charge plus l’armée française et ses méthodes que les politiques et leurs motivations, n’élude aucun aspect de l’affaire. Tout en utilisant habilement les artifices du film de guerre, il entend faire comprendre la position des Kanaks. C’est-à-dire ce que l’on n’a pas voulu entendre à Paris, à l’époque, avant de changer d’avis quelques mois plus tard. En témoignent les fameux « accords de Matignon » qui ont ramené la paix en Nouvelle-Calédonie en donnant satisfaction aux indépendantistes sur bien des sujets. Mais ce point de vue, les Calédoniens n’auront pas le droit de le connaître : le distributeur local a décidé que ce film, « qui affaiblit les forces du consensus » – autrement dit, qui est trop compréhensif envers les indépendantistes –, ne serait pas programmé dans les salles de l’archipel !