Politique

Côte d’Ivoire – Législatives : Ouattara, acte II

Mis à jour le 14 décembre 2011 à 16:37

Douze jours avant les élections législatives du 11 décembre en Côte d’Ivoire, qui devraient donner une large majorité au chef de l’État Alassane Ouattara, Laurent Gbagbo a été transféré à la Cour pénale internationale (CPI). Quelles peuvent être les conséquences de cette confrontation entre l’agenda politique et la chronique judiciaire ? Enquête.

« La dernière fois qu’on nous a promis que les élections nous sortiraient de la crise, on a eu la guerre. Avec le transfèrement de Laurent Gbagbo à la CPI, j’ai peur que les législatives du 11 décembre dérapent, une nouvelle fois. » Thierry, jeune entrepreneur ivoirien dans le secteur de la construction, n’a jamais caché que son président à lui, c’était Laurent Gbagbo, celui pour lequel il avait voté au premier comme au second tour de la présidentielle. Après la capture de Gbagbo, le 11 avril 2011, il avait décidé de mettre de côté sa rancœur et son acrimonie, admettant la défaite de son « héros » et reconnaissant que son obstination n’avait fait que provoquer mort et désolation.

Comme l’écrasante majorité de ses compatriotes, Thierry n’avait plus qu’une idée en tête : tourner cette bien sinistre page. Pour retrouver sa vie d’avant cette satanée « décennie perdue ». Gbagbo détenu aux confins septentrionaux du pays, dans « les oubliettes de Korhogo », il avait fini par s’y faire. Puis la nouvelle de son extradition, le 29 novembre, vers La Haye est tombée. Le choc. Une nouvelle humiliation, cette incarcération chez « les Blancs », ceux-là mêmes qui avaient « précipité – sinon organisé – sa chute ». Et le retour présumé, pense-t-il, des vieux démons : jamais ses partisans, les vrais, ceux qui n’ont plus rien à espérer, donc à perdre, ne resteront les bras croisés. La réconciliation ? « Une farce ! Après ce qui s’est passé, il faudra des lustres pour que les uns et les autres oublient ou pardonnent. Cette justice est inique. Et ce n’est pas le comportement des vainqueurs, les “golden boys” de Ouattara, ni surtout ces soudards du Nord qui se croient tout permis qui vont apaiser les tensions… »

Réaction inverse, évidemment, dans le camp d’en face : « Gbagbo a ruiné le pays, vidé ses caisses pour son propre compte, fait tuer, exécuter ou violer des centaines d’innocents, utilisé l’armée contre des civils pour défendre son pouvoir, recruté des mercenaires, explique Marcel, avocat au barreau d’Abidjan. Et encore, je ne parle que de la crise postélectorale, pas des escadrons de la mort, de Gueï, de Jean Hélène, de Guy-André Kieffer ou de la tentative de liquidation de Ouattara et de son épouse en 2002. Alors les leçons de morale sur la justice des vainqueurs ou l’impunité des comzones… Bien sûr que certains d’entre eux se sont livrés à des exactions et devraient rendre des comptes, mais renvoyer les deux camps dos à dos, comme s’ils étaient responsables à parts égales de tous ces crimes, c’est de la mauvaise foi. Pis, c’est aussi oublier les avanies subies des années durant par les gens du Nord, traités comme des sous-hommes et désignés à la vindicte populaire, comme les responsables de tous les maux du pays. »

Ainsi va la Côte d’Ivoire. Divisée, fiévreuse, et tenaillée par le désir de vengeance des uns et la rancune des autres.

Élan brisé ?

Ainsi va la Côte d’Ivoire. Divisée, fiévreuse, et tenaillée par le désir de vengeance des uns et la rancune des autres. Jusqu’à l’annonce du transfèrement de Gbagbo à La Haye, pourtant, tout incitait à l’optimisme. Du moins dans la capitale économique, plus sûre, plus propre, en travaux. Les Abidjanais se déplaçaient de nouveau sans crainte. Le gouvernement donnait au plus grand nombre, même parmi ses opposants, l’impression de travailler d’arrache-pied pour rattraper le temps perdu. Les règlements de comptes diminuaient, comme les braquages ou le racket organisé par des hommes en armes censés assurer la sécurité des Ivoiriens. L’activité économique repartait, au point de revoir à la hausse les prévisions de « croissance » pour l’année 2011 (– 3 % du PIB environ, contre – 8 % envisagés au départ).

L’élan sera-t-il brisé ? Malgré les inquiétudes exprimées par Thierry et bien d’autres, rien n’est moins sûr. Parce que le camp Gbagbo est laminé et s’est considérablement dépeuplé, entre l’exil des uns et l’embastillement des autres, le ralliement, aussi, de tous ceux qui, par opportunisme, conviction ou déception devant l’attitude suicidaire de l’ex-président, ont reconnu la légitimité du pouvoir d’Alassane Ouattara (ADO). Un pouvoir qui a rapidement tissé sa toile, installé ses hommes à la tête des institutions et façonné une nouvelle armée, en veillant tout de même à respecter un équilibre minimum entre Forces nouvelles et « forces anciennes ».

Ouattara, s’il doit toujours composer avec ceux de son camp qui l’ont aidé à remporter l’élection de 2010 (le Parti démocratique de Côte d’Ivoire, PDCI, de l’ancien président Henri Konan Bédié) puis à s’emparer du fauteuil présidentiel (les Forces républicaines de Côte d’Ivoire, FRCI), n’a ni opposition ni contre-pouvoirs face à lui. Les puissants lobbies économiques, y compris ceux qui avaient pris fait et cause pour Gbagbo, se sont rangés en un tournemain derrière ADO. Les lumières du pouvoir, peu importe son identité, attirent toujours les lucioles.

Des élections sans enjeu ?

Autre enjeu : l’issue du bras de fer, feutré pour l’instant, entre RDR de Ouattara et le PDCI de Bédié, le « grand frère » et faiseur de rois.

Les législatives, présentées comme une simple formalité, n’en constituent pas moins le premier véritable test pour Alassane Ouattara et la nouvelle Côte d’Ivoire. « La priorité, au-delà des résultats, nous a expliqué le chef de l’État rencontré au palais présidentiel du Plateau, fin novembre, c’est qu’elles se passent bien. Sans heurts et sans accrocs dans le déroulement du scrutin. » 25 000 policiers et militaires ont ainsi été déployés pour surveiller les opérations de vote, qui se sont déroulées dans le calme. Deuxième enjeu, toujours en suspens : l’issue du bras de fer, feutré pour l’instant, entre son Rassemblement des républicains (RDR) et le PDCI d’Henri Konan Bédié, le « grand frère » et faiseur de rois.

Les deux formations ont présenté quasiment le même nombre de candidats. Mais il fait peu de doutes que le RDR, déjà assuré de la majorité absolue selon des résultats partiels, l’emportera. Parce que son fief du Nord, « emprunté » par le PDCI lors des élections de 2000 boycottées par le RDR, est un bastion inexpugnable qui donnera peu de voix aux autres formations. Mais aussi parce que le RDR a toujours recueilli des scores plus qu’honorables dans le Centre comme dans le Sud. Et enfin, comme l’explique cyniquement un vieux routier de la politique ivoirienne, « parce que celui qui est au pouvoir, en Afrique, gagne presque toujours ». Dernier enjeu, la participation. Entre la crainte de dérapages, les préoccupations quotidiennes des Ivoiriens, l’absence de suspense, et le boycott du scrutin par le Front populaire ivoirien (FPI) et ses petits alliés – même si nombre de candidats indépendants son issus de l’ex-mouvance présidentielle qui soutenait le « camarade » Laurent –, le spectre d’une forte abstention est à redouter.

Ensuite ? Viendra le temps de la formation d’un nouveau gouvernement, même s’il ne faudra pas s’attendre à de profonds bouleversements, qui sera toujours dirigé par un Guillaume Soro élu député à Ferkéssédougou sous les couleurs du… RDR. Puis, peut-être, celui de la fusion du Rassemblement des houphouétistes pour la démocratie et la paix (RHDP) en un grand parti politique, projet auquel tient le chef de l’État, avec l’assentiment discret, semble-t-il, de Bédié. Débarrassé de son pire ennemi envoyé à la CPI, appuyé par une Assemblée nationale acquise à sa cause, équipé d’une armée mise au pas, soutenu par une communauté internationale et des institutions financières séduites par son profil de gestionnaire rigoureux peu enclin aux prurits souverainistes, Ouattara disposera alors de plus de pouvoir qu’aucun de ses deux prédécesseurs. Revers de la médaille, il n’aura aucune excuse en cas d’échec… 

Par Marwane Ben Yahmed, envoyé spécial à Abidjan