Politique

Maroc : les islamistes de Sa Majesté

Des partisanes du PJD, le 27 novembre 2011 à Rabat. © Reuters

Après sa victoire aux législatives du 25 novembre, le parti d’Abdelilah Benkirane, nommé chef du gouvernement par le roi Mohammed VI, est désormais au pied du mur. Et sera attendu au tournant par les Marocains en matière de justice sociale et de lutte contre le chômage.

La veille du 25 novembre, alors qu’il était en possession depuis des semaines des résultats répétés d’enquêtes d’opinion ne laissant aucun doute quant à la victoire programmée des islamistes du Parti de la justice et du développement (PJD) aux législatives marocaines, le palais royal accordait une grande importance à un tout autre chiffre.

Ce jour-là, trois fonds d’investissement souverains du Golfe, pilotés par celui du Qatar, signaient à Rabat un accord de partenariat prévoyant d’injecter l’équivalent de plus de 2 milliards d’euros dans le plan « Vision 2020 », censé faire passer le nombre annuel de touristes au Maroc de 9 à 20 millions en dix ans. Le message est clair : si l’émir de Doha, qui n’est pas étranger aux bouleversements arabes de cette année, et ses collègues de Koweït et d’Abou Dhabi ont décidé d’investir aussi massivement dans le royaume, c’est qu’ils ont confiance à la fois dans sa stabilité politique et dans la poursuite de sa vocation touristique. Manière aussi de signifier que ce qui préoccupe le roi n’est pas tant la gestion intérieure de l’accession du parti d’Abdelilah Benkirane aux affaires – phénomène prévu et maîtrisé – que l’effet déformant, voire répulsif, que pourrait avoir aux yeux de la communauté des investisseurs l’image réductrice d’un Maroc « gouverné par les islamistes ».

Évolution

Quelles que soient les réserves qu’inspire l’idéologie conservatrice et par certains aspects profondément réactionnaire d’un parti comme le PJD, force est de reconnaître que sa victoire n’a rien de surprenant (il était déjà majoritaire en voix lors des législatives de 2007), qu’elle est méritée (il a su saisir son moment) et qu’elle est le produit de l’élection la plus transparente qu’ait jamais connue le Maroc. Loin d’être un sujet d’inquiétude pour les partenaires extérieurs du royaume, ce 25 novembre 2011 est donc une bonne nouvelle pour la démocratie : qui pourrait contester un résultat en adéquation, qu’on le veuille ou non, avec l’état actuel et manifestement très traditionaliste de la société marocaine – à tout le moins de sa minorité politisée, puisque moins d’un quart du corps électoral (et 45 % des inscrits) est allé voter et que le PJD a obtenu un tiers de ce quart ?

L’intérêt, avec ces islamistes dits modérés, c’est qu’à l’instar des partis populistes issus de l’extrême droite en Europe ils ont su évoluer. Benkirane et ses amis viennent pour la plupart d’une matrice radicale où l’on n’avait pas plus de considération pour la démocratie formelle que les partis marxistes des années 1930 et guère de respect pour la sacralité royale. Du « Vive Dieu, à bas le Prince » des années 1970 et 1980, ils sont passés au « Vive Dieu et vive Sa Majesté », au point d’apparaître comme les plus fervents défenseurs des prérogatives royales lors des débats qui ont précédé l’adoption de la nouvelle Constitution, en juillet dernier. De son côté, sur les traces de son père Hassan II, qui avait su capter le profond désir d’institutionnalisation de ces militants mués en entrepreneurs politiques malins, Mohammed VI a parachevé leur intégration dans le processus d’ouverture et pris le risque calculé d’une gouvernance à leur profit.

Tâche délicate

Certes, le fondamentalisme rétrograde de dirigeants qui n’avaient pas hésité à joindre leurs troupes à celles, nettement plus nombreuses, du cheikh Yassine pour manifester contre le plan d’intégration de la femme au développement et contre la réforme du code de la famille n’a pas totalement disparu de l’ADN du PJD. Et il se trouvera toujours des esprits chagrins pour déceler derrière l’apparence convenable de ces militants du Makhzen des arrière-pensées de conquête du pouvoir. Mais ce dernier argument est, pour le moins, réversible. Si tant est que les islamistes du nouveau Premier ministre ont toujours pour objectif caché d’investir l’État au nom de la religion, il est tout aussi probable que les idéaux démocratiques les aient en retour pénétrés et qu’ils soient devenus par rapport à leurs origines ce que les socialistes européens de l’entre-deux-guerres furent au mouvement communiste.

Abdelilah Benkirane est désormais au pied du mur. Outre la mise en œuvre des lois organiques prévues par la Constitution, son gouvernement, dont la gestation paraît d’ores et déjà bien délicate, est attendu au tournant de la justice sociale, de la lutte contre le chômage et de la poursuite des investissements. Or la force du PJD – et la clé de son succès – a été d’axer le débat avant tout sur le domaine des valeurs et de la morale plutôt que sur celui du taux de croissance. À charge pour lui de démontrer qu’il est capable d’islamiser la modernité, sous le regard vigilant d’un roi dont le principal mérite, en cette année historique, aura été d’avoir eu le courage et l’intelligence de donner la parole au peuple. 

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