Politique

Maroc : la marche verte du PJD

Abdelilah Benkirane, sortant du bureau de vote, le 25 novembre 2011, à Rabat.

Abdelilah Benkirane, sortant du bureau de vote, le 25 novembre 2011, à Rabat. © Youssef Boudlal/Reuters

Prévisible mais inédite, l’arrivée aux affaires des islamistes marocains soulève un certain nombre de questions. Scénarios d’un changement.

Deux Maroc qui s’ignoraient jusque-là se sont télescopés le vendredi 25 novembre. La collision n’a pas fait de dégâts, même si ses traces sont visibles jusque sur les chaînes de télévision internationales. Dans un premier temps, officiels, diplomates et journalistes se donnent rendez-vous dans un hôtel du quartier Souissi, à Rabat, pour recueillir les premières déclarations du ministre de l’Intérieur. Vers 21 heures, soit deux heures après la fermeture des bureaux de vote, Taïeb Cherkaoui annonce 45,4 % de taux de participation, avant de s’éclipser, coupant court aux questions des reporters. N’ayant rien d’autre à se mettre sous la dent, les mêmes protagonistes commencent à deviser sur l’« exception marocaine », sur le « sursaut démocratique », sur l’« inversion de tendance » (le scrutin de 2007 avait connu un record d’abstention, avec un taux de participation de 37 %). Autocongratulations et clins d’œil convenus. Le « ouf de soulagement » est général, tous les partis croient avoir réalisé un bon résultat. Tous, sauf un.

Le Parti de la justice et du développement (PJD) n’est pas de la fête. La plupart de ses dirigeants sont absents de l’hôtel. Tandis que l’on s’y empiffre de canapés, les frères du PJD, eux, carburent au café au siège du « parti de la lampe », quartier des Orangers. Ici, la nuit s’annonce longue. Dans les provinces, les représentants des candidats assistent au dépouillement et communiquent l’évolution des résultats en direct. On parle quotient, nombre de sièges, projections concernant la liste nationale. Le secrétaire général, Abdelilah Benkirane, qui a fait une apparition au siège, ne fait aucun commentaire. Il en laisse le loisir à ses lieutenants. Numéro deux du parti, Lahcen Daoudi, suivi depuis plusieurs jours par une équipe de télévision de 2M, partage son temps entre le QG de campagne du PJD et la soirée électorale du Souissi. « Nous allons faire un très bon score », nous confie-t-il, avant une longue poignée de main et une accolade avec l’ambassadeur de France, Bruno Joubert. À quelques mètres de là, Mustapha El Khalfi, responsable du programme électoral et l’un des proches de Benkirane, enchaîne les interviews.

La nouvelle n’est pas officielle, mais cela ne fait plus aucun doute : les islamistes ont gagné. Dans le local du parti, les militants s’enflamment, aux cris de « Vas-y, Benkirane, pour le gouvernement et le Parlement ! ». De l’autre côté de la ville, l’heure est déjà au blues postélectoral. Dans le bar branché de l’hôtel, la rumeur parvient aux oreilles de la jeunesse dorée : « C’est vrai, alors ? J’ai lu un truc sur Facebook, mais ils ne peuvent quand même pas gouverner. Il reste le roi… » Bouclier, ultime recours pour le Maroc d’en haut.

Qui perd ? Qui gagne ?

Comme si l’issue était amère, même pour le ministère de l’Intérieur, l’annonce des résultats complets se fait par simple communiqué le dimanche 27 novembre au soir. La dernière conférence de presse de Taïeb Cherkaoui, la veille, place le PJD en tête d’un décompte partiel, avec 80 sièges sur 288. Le Maroc est habitué aux couacs lors de l’annonce des résultats. Mais la « divine surprise » du PJD éclipse totalement tout autre message. Avec, au final, 107 sièges sur 395 (un chiffre appelé à augmenter, les islamistes revendiquant au moins un siège supplémentaire), le PJD est le grand gagnant du scrutin. Dans le Parlement sortant, ils disposaient de 14 % des sièges. Ils doublent aujourd’hui leur représentation.

La déferlante verte est à la fois contenue et confortée par le maintien de l’Istiqlal. Deuxième avec 60 sièges, le vieux parti nationaliste limite la casse. En proportion, il fait même aussi bien qu’en 2007 – les partisans d’Abbas El Fassi avaient alors remporté 52 sièges sur 325. Le résultat reste donc satisfaisant pour une formation à la tête du gouvernement sortant, dont le bilan est en demi-teinte. Cette deuxième position devrait faciliter la formation d’une majorité composée du PJD, de l’Istiqlal et du reste de la Koutla, l’alliance des partis de l’opposition sous Hassan II.

Côté perdants, deux pôles se distinguent. Au sein de la Koutla, d’abord, la gauche recule. Avec moins de 10 % des sièges (39 élus à la première chambre), le grand parti de l’Union socialiste des forces populaires (USFP) voit son érosion se poursuivre. Même constat pour le Parti du progrès et du socialisme (PPS, ancien Parti communiste), qui passe sous la barre des 5 %. Fait important, la gauche gouvernementale a remporté moins de 15 % des sièges, avec un pourcentage encore plus bas en termes de voix. Alors qu’une fraction croissante de la gauche choisit la contestation et le boycott, l’USFP et le PPS continuent de payer leur participation aux gouvernements successifs depuis le cabinet d’alternance dirigé par Abderrahmane Youssoufi, en 1998.

Les autres grands perdants du scrutin sont les formations du fameux « G8 », une alliance de huit partis « pour la démocratie ». Cette coalition hétéroclite, créée à la hâte à la veille des législatives, échoue doublement, n’ayant réussi ni à constituer une majorité, ni à porter un de ses membres en tête des élections. Les quatre grands partis du G8 – Rassemblement national des indépendants (RNI), Parti Authenticité et Modernité (PAM), Mouvement populaire (MP) et Union constitutionnelle (UC) – totalisaient 47 % des sièges au sein de la Chambre des représentants sortante. Ils n’en ont plus que 39 % (154 députés). Une défaite cinglante pour Salaheddine Mezouar. Avec 52 sièges seulement, loin derrière le PJD et juste après l’Istiqlal – les deux partis qu’il a pris pour cibles durant sa campagne –, le président du RNI est isolé, quasi condamné à l’opposition et/ou à la démission. Continuant de jouer les doublures, Mezouar paie aussi son alliance avec le PAM, dernier venu parmi les grands partis et ouvertement anti-islamiste.

Qui a voté quoi ?

Des « Allah Akbar » et des cris de joie ponctuent l’annonce des bons résultats du PJD un peu partout et surtout dans les grandes villes : Casablanca, Tanger, mais aussi Marrakech, Agadir et Oujda. La forte avance en termes de voix permet au parti islamiste de décrocher plusieurs sièges dans les circonscriptions à quatre sièges et plus. « C’est un véritable raz-de-marée », s’extasie, tard dans la nuit du vendredi 25 au samedi 26 novembre, l’un des jeunes militants du PJD élu pour la première fois, reprenant les termes de Lahcen Daoudi. Ayant présenté des candidats aguerris, dont une trentaine de députés sortants, le PJD élargit sa représentation en dépit du mode de scrutin de liste à la proportionnelle. Ses élus couvrent tout le Maroc, de Tanger à Errachidia, de Dakhla à Oujda, en passant par Marrakech et Fès.

Dans les grandes villes de Salé (Abdelilah Benkirane), Rabat (Réda Benkhaldoun), Casablanca (Mohamed Yatim), Tanger (Najib Boulif), Meknès (Abdellah Bouano), Oujda (Abdelaziz Aftati), les têtes de liste placent un deuxième, voire un troisième colistier. Le PJD réussit aussi à s’implanter dans les villes moyennes grâce à ses cadres connus du grand public, comme à Mohammedia (Saadeddine El Othmani) ou à Béni Mellal (Lahcen Daoudi). Après des années d’opposition, les islamistes se sont distingués en s’ouvrant, depuis les communales de 2003 et 2009, à de nouvelles catégories socioprofessionnelles, même si le recours à des notables, comme Ali Abdelmoula à Sidi Kacem, brouille un peu les pistes. Leur implantation suit désormais celle de l’USFP, qu’ils ont évincée de ses bastions : Casablanca ne compte plus aujourd’hui aucun député socialiste. Au Sahara, terre de l’Istiqlal par excellence, le PJD compte aujourd’hui deux élus, un à Laayoune et un à Dakhla.

Pourquoi le PJD a-t-il gagné ?

Créé en 1996 sous le parrainage du résistant – et médecin du roi Hassan II – Abdelkrim Khatib, le PJD s’est implanté progressivement dans les centres urbains, remportant neuf sièges dès 1997. Mais, au-delà du parti, tourné vers la participation institutionnelle et la concurrence politique, les islamistes modérés marocains se sont d’abord appuyés sur le Mouvement Unicité et Réforme (MUR), une organisation de prédication en prise directe avec la population. Le politique pour le PJD, la société pour le MUR. Or les activités du MUR ont essaimé dans tout le pays, préparant le terrain pour des victoires électorales.

Le maintien de l’Istiqlal, classé deuxième, devrait faciliter la formation d’une majorité.

Dès le début des années 1980, sous la houlette d’un certain Abdelilah Benkirane, les anciens de la Chabiba commencent à se regrouper. L’organisation territoriale, le recrutement dans les universités et dans les associations professionnelles ont longtemps été éclipsés par une image de méchants barbus. Or, ces dernières années, le PJD a mis le paquet sur sa communication à l’intérieur et à l’étranger. Lors de la dernière campagne, le parti a recruté une directrice de la communication expérimentée, venue du collectif Démocratie et Modernité, une ONG défendant des valeurs laïques.

Handicapés par leur réputation passée, les cadres du PJD ont longtemps hésité entre deux attitudes publiques : la conciliation, avec le risque de l’affaiblissement, du temps où le secrétaire général Saadeddine El Othmani avait dû gérer la cabale anti-PJD consécutive aux attentats du 16 mai 2003 ; ou le franc-parler, avec les risques de dérapages verbaux d’un Mustapha Ramid, avocat réputé et ancien chef du groupe parlementaire. Sans être un zaïm, un chef au sens traditionnel, Abdelilah Benkirane est le primus inter pares. Surtout, il allie un populisme et des qualités de tribun, d’une part, à un sens du pragmatisme, de l’ouverture et de la communication, d’autre part. Lui-même ancien journaliste, il aime les médias et sait jouer de la provocation. Invité dans les salons bourgeois par les militantes du Women’s Tribune, il a séduit son auditoire. Benkirane est une bête politique qui ne laisse personne indifférent. Cette victoire est d’abord la sienne, plus qu’un effet de la contagion du Printemps arabe ou de l’automne islamiste.

Avec qui vont-ils gouverner ?

Reçu par Mohammed VI à Midelt le 29 novembre, le numéro un du PJD a été nommé Premier ministre et chargé de former un gouvernement qu’il soumettra au roi. L’audience a été brève et courtoise : « Il connaissait le Makhzen et sa police, il découvre Dar El Makhzen, le Palais et ses usages », commente un observateur. Plutôt que de trancher la question des alliances à l’annonce des résultats, Benkirane a seulement écarté un parti, le PAM, qu’il considère comme une machine de guerre créée contre le PJD par l’État. Le distinguo est habile entre l’autorité incontestée du roi et les abus de son entourage, symbolisé par Fouad Ali El Himma et le PAM.

Confirmant une position antérieure (le PJD avait d’abord accordé au gouvernement d’alternance son soutien critique avant de basculer dans l’opposition), les islamistes tendent la main d’abord à la Koutla, et notamment à ses partis de gauche, l’USFP et le PPS. L’alliance est quasi assurée avec l’Istiqlal, en dépit des protestations de certains ministres ciblés par des attaques du PJD. En revanche, le soutien des socialistes n’est pas acquis. Renvoyant la décision à une réunion du conseil national, le premier secrétaire de l’USFP, Abdelouahed Radi, tente de gagner du temps. Tiraillés depuis 2007 entre la participation au gouvernement et le retour à l’opposition, les socialistes ont peu d’atomes crochus avec les conservateurs du PJD, flanqués des nationalistes de l’Istiqlal. Mais un retour à l’opposition pendant la législature qui adoptera dix-sept lois organiques serait coûteux pour un parti qui a voulu influencer la nouvelle Constitution. L’avance confortable du PJD lui permet en tout cas d’envisager un gouvernement sans l’USFP. Le Mouvement populaire fait déjà du pied pour y entrer, et l’Union constitutionnelle est prête à rompre avec le G8.

Assurés de bénéficier d’un état de grâce, les islamistes marocains pourraient rapidement épuiser leur capital sympathie : l’opposition protestataire du Mouvement du 20 février continue. Il leur faudra découvrir les « joies » de la gouvernance en période de crise budgétaire et surmonter l’hostilité d’une partie des milieux d’affaires. En contemplant le croissant de lune annonçant le nouvel an de l’hégire, samedi 26 novembre, Abdelilah Benkirane a-t-il aperçu son chemin de croix ?

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Youssef Aït Akdim, envoyé spécial

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