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RD Congo : L’embarrassant Dan Gertler

Selon une liste établie en 2011 par le député écossais Eric Joyce, et actualisée depuis, le magnat serait lié à 34 sociétés offshores actives dans l'Etat d'Afrique centrale. © AFP

Présent dans le pays depuis seize ans, l'Israélien Dan Gertler y est devenu une figure incontournable et controversée. Opacité, recours aux paradis fiscaux, rachat à prix cassés d'actifs de sociétés publiques : les critiques pleuvent sur ce proche du président Kabila.

L’Israélien Dan Gertler est une épine dans le pied des autorités congolaises. Depuis décembre 2012, la pression s’accentue sur l’homme d’affaires, proche du président Joseph Kabila. C’est le Fonds monétaire international (FMI) qui a sonné la charge contre ce natif de Tel-Aviv âgé de 39 ans et reconnaissable à sa barbe fournie. À cause de l’opacité entourant le rachat par une de ses sociétés du projet de cuivre Comide (au Katanga), l’institution de Bretton Woods a décidé d’interrompre son programme de prêts à Kinshasa. Jusqu’à présent, ni les explications données en mars et avril par le Premier ministre, Augustin Matata Ponyo, ni celles du président de la compagnie minière publique Gécamines, Albert Yuma Mulimbi, n’ont convaincu le FMI de la pertinence économique de cette transaction.

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Il y a quelques semaines, l’Africa Progress Panel a lui aussi pointé les activités de Gertler. Dans son « Rapport 2013 sur les progrès en Afrique », il dénonce la revente à prix cassés par la Gécamines de parts dans cinq projets miniers katangais (Kolwezi, Kabolela, Kipese, Mutanda et Kansuki) à des sociétés immatriculées aux îles Vierges britanniques. D’après le document, ces entités – liées à Dan Gertler – ont enregistré une plus-value, réelle ou potentielle, de 1,3 milliard de dollars (environ 1 milliard d’euros)… alors même qu’elles n’avaient entrepris aucun effort financier pour développer les gisements.

Seize ans après son arrivée en RD Congo, Dan Gertler est à la fois l’interlocuteur privilégié des groupes miniers et la bête noire des ONG prônant la bonne gouvernance. Depuis Ramat Gan (à l’est de Tel-Aviv), où se trouve le siège de son groupe, l’homme d’affaires a développé un puissant réseau d’influence (lire ci-dessous) et montré sa capacité à saisir les opportunités dans un contexte politique instable, en se fiant le plus souvent à son instinct. Lui qui ne parle pas bien français s’est risqué, en Afrique centrale, dans des secteurs éloignés de son métier initial de diamantaire – appris au côté de son grand-père Moshe Schnitzer, fondateur de la Bourse israélienne du diamant. L’odyssée congolaise de Gertler commence à Kinshasa. Il n’a que 23 ans. La RD Congo est en pleine guerre, et Mobutu en fuite. L’Israélien achète des diamants bruts pour le groupe familial, qui réalise alors 2 milliards de dollars de chiffre d’affaires. « Il souhaitait briser le monopole du géant De Beers en s’approvisionnant directement dans les mines », affirme Lior Chorev, son porte-parole. Juif ultraorthodoxe dans une famille plus libérale sur le plan religieux, il rencontre Joseph Kabila par l’entremise du rabbin de la communauté Habad-Loubavitch de Kinshasa, puis Laurent-Désiré Kabila – qui a pris le pouvoir le 17 mai 1997.

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Exclusivité

Le nouveau président congolais a besoin d’argent. Il propose alors à l’Israélien le monopole sur le commerce des diamants dans le pays, contre un paiement comptant de 20 millions de dollars. Grâce aux banques israéliennes, confiantes dans la solvabilité du groupe familial, Dan Gertler s’acquitte de cette somme. Son contrat d’exclusivité sera par la suite annulé par la présidence, mais cette entrée en matière lui permettra de se lancer, en signant un accord de commercialisation (sur la période 2002-2006) pour 88 % des diamants de la Société minière de Bakwanga (Miba), principale exploitation du Kasaï-Oriental. Gertler s’intéresse ensuite à d’autres richesses congolaises (voir carte), avec un intérêt marqué pour les gigantesques gisements de cuivre et de cobalt du Katanga.

Là encore, pour acquérir les licences les plus prometteuses, Dan Gertler s’appuie sur ses bonnes relations avec Joseph Kabila (qui a succédé à son père en 2001), mais aussi avec son éminence grise, le Katangais Augustin Katumba Mwanke, associé à toutes les décisions minières. C’est ce dernier (décédé en février 2012) qui aurait été à l’origine du retrait au canadien First Quantum de ses actifs de Kolwezi pour les revendre aux sociétés de Dan Gertler. « À un moment donné, Katumba et l’entourage du président ont conditionné ce dernier en lui présentant First Quantum comme un partenaire arrogant – ce qui était peut-être un peu vrai – et inactif – ce qui était faux », affirme un avocat proche du géant minier de Vancouver. Gertler revendra peu après ses parts à ENRC, aujourd’hui critiqué pour sa mauvaise gouvernance. « [Gertler] ne mène pas lui-même de projets miniers. Il a pris des parts minoritaires au sein de sociétés détenues majoritairement par Glencore et ENRC, qui sont ceux qui investissent et développent vraiment les gisements », indique le même avocat.

Discret

Les activités congolaises de l’Israélien sont pilotées par le Belge Pieter Deboutte, entouré de Piyush Shukla et des Congolais Yves Kabongo et Robert Mampuya. Associé avec un autre Israélien controversé, Beny Steinmetz, comme lui fils d’une grande famille diamantaire, Dan Gertler a racheté en 2006 des exploitations de cuivre de Kananga et Tilwezembe, au Katanga, rassemblées au sein de la société Nikanor, qu’ils ont introduite sur le marché alternatif londonien. Les deux hommes d’affaires ont également repris la Banque internationale de crédit (BIC, aujourd’hui le cinquième établissement de RD Congo), avant de la revendre au nigérian First Bank en 2011. Via une autre société immatriculée aux îles Vierges britanniques, Dan Gertler a aussi fait une incursion dans le secteur pétrolier en acquérant les licences d’exploration de deux blocs sur le lac Albert, associé cette fois avec le Sud-Africain Khulubuse Zuma, neveu du président Jacob Zuma.

Une structure complexe

– Fleurette Group, le fonds d’investissement de la famille Gertler, détenteur de la majorité des actifs en RD Congo
DGI, le holding personnel de Dan Gertler
– Denovo, le bureau de représentation de Fleurette à Kinshasa

Installé entre Tel-Aviv et Lubumbashi, où il possède une villa, l’Israélien aurait préféré rester discret. Mais il déchaîne désormais les passions. « Quand on voit le même type de transactions se répéter, avec le même intervenant, on se dit que quelque chose cloche dans le pays », résume Daniel Balint-Kurti, responsable de la RD Congo pour l’ONG Global Witness, qui n’a cessé de dénoncer les risques de corruption associés aux activités de Gertler. « Depuis des années, Dan a joué un rôle d’ami, d’investisseur et même d’émissaire diplomatique de la RD Congo auprès des États-Unis », fait au contraire valoir Lior Chorev, le porte-parole de l’homme d’affaires. « Ce n’est pas quelqu’un qui signe un contrat, prend l’argent et puis s’en va. Il est citoyen naturalisé congolais. Ses activités et celles de ses partenaires ont entraîné la création de 15 000 emplois dans le pays et apporté au Congo plus de 7 milliards de dollars », annonce-t-il. « Dan Gertler a été l’un des seuls à investir dans le pays à la fin des années 1990 et a fait venir de grands groupes, fait valoir de son côté Albert Yuma Mulimbi, président de la Gécamines et patron des patrons congolais. Il a gagné beaucoup d’argent, mais c’est la juste rémunération de sa prise de risque. »

Après la mort d’Augustin Katumba Mwanke dans un accident d’avion et avec la publicité négative du FMI et de l’Africa Progress Panel, Dan Gertler a perdu de sa superbe. « Jusqu’à présent, une association avec lui permettait d’être protégé des atermoiements des autorités et du harcèlement fiscal grâce à ses liens en haut lieu. Mais aujourd’hui, les groupes miniers et pétroliers y réfléchissent à deux fois avant de faire affaire avec lui », estime un avocat kinois. Et au gouvernement, ses soutiens s’effritent : « Le temps où la Gécamines pouvait disposer à sa guise et sans contrôle des gisements miniers dont elle était dépositaire est révolu », prévient un conseiller à la primature, qui travaille à l’élaboration d’un nouveau code minier encadrant mieux les cessions d’actifs publics. Même à la présidence, on affiche sa fermeté : « Personne ne peut plus être au-dessus des lois. Les sociétés pétrolières doivent rendre des comptes. Faute de preuves de l’avancée de leurs projets, nous nous réserverons le droit d’annuler leurs licences au bout de cinq ans, et cela vaut pour tout le monde, y compris pour Caprikat [société liée à Dan Gertler] », menace un conseiller.

Pour Dan Gertler commence une autre étape de son parcours : celle de la diversification. « Il est probable qu’il cherche à sortir progressivement du secteur extractif en investissant dans d’autres domaines moins en vue, à l’image de ce qu’a fait George Forrest, très présent dans les mines, qui était aussi contesté », indique un avocat. Le secteur agricole congolais, à fort potentiel, qui a justement besoin d’investisseurs, pourrait avoir les faveurs du tycoon : après une première ferme à Kitoko, il projette d’en ouvrir une seconde près de Lubumbashi. Plein de ressources, Gertler a également un pied en Angola dans le diamant et le pétrole.

Un homme de réseaux

En RD Congo – L’Israélien ne se cache pas de ses relations avec le président Joseph Kabila, « un ami depuis plus de quinze ans », affirme son porte-parole. Autre soutien de Gertler, Albert Yuma Mulimbi, président de la Gécamines, qui voit en lui un « investisseur de long terme, prêt à prendre des risques pour le pays ». Enfin, le ministre des Mines depuis 2007, Martin Kabwelulu, a toujours défendu la légalité des transactions conclues avec l’Israélien et n’hésite pas à monter au créneau pour lui depuis la mort d’Augustin Katumba Mwanke, début 2012. L’Israélien ne se cache pas de ses relations avec le président Joseph Kabila (photo), « un ami depuis plus de quinze ans », affirme son porte-parole. Autre soutien de Gertler, Albert Yuma Mulimbi, président de la Gécamines, qui voit en lui un « investisseur de long terme, prêt à prendre des risques pour le pays ». Enfin, le ministre des Mines depuis 2007, Martin Kabwelulu, a toujours défendu la légalité des transactions conclues avec l’Israélien et n’hésite pas à monter au créneau pour lui depuis la mort d’Augustin Katumba Mwanke, début 2012.  

En Israël – Côté politique, la famille Gertler penche vers la droite israélienne. Si son grand-père était proche de Benyamin Netanyahou, Dan Gertler lui préfère Avigdor Lieberman, le leader du parti ultranationaliste Israel Beitenou, mis en cause en 2012 dans des affaires de blanchiment d’argent et de fraude. Dans plusieurs affaires en RD Congo, l’investisseur s’est associé avec un autre magnat israélien controversé : Beny Steinmetz, dont les acquisitions minières en Guinée font actuellement l’objet d’une enquête du FBI.  

A l’international – Aux États-Unis, Dan Gertler a joué un rôle d’émissaire pour l’ancien marxiste Laurent-Désiré Kabila. Jendayi Frazer, conseillère spéciale du président Bush, l’a jugé « sérieux et crédible ». Il a aussi rencontré à plusieurs reprises l’ex-conseillère à la sécurité nationale Condoleezza Rice. Dans le secteur minier, Ivan Glasenberg, patron de Glencore Xstrata, voit en lui un « très bon lobbyiste pour attirer les investisseurs étrangers [en RD] Congo ». Au sein d’ENRC, qui lui a racheté des actifs au Katanga, son meilleur contact était Victor Hanna, chargé de la stratégie africaine, aujourd’hui en retrait.

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