Politique

France : Sarkozy et Hollande, le lièvre et la tortue

Entré tôt en campagne, François Hollande caracole en tête dans les sondages pour la présidentielle française. Mais Nicolas Sarkozy grignote peu à peu son retard. Ira-t-il jusqu’à faire mentir La Fontaine et sa fable ?

Mis à jour le 6 décembre 2011 à 18:12

Responsable du programme de Nicolas Sarkozy, Bruno Le Maire extrapole peut-être un peu vite les derniers sondages en assurant que le second tour de l’élection présidentielle se jouera « au coude à coude ». En réalité, Sarkozy, qui monte, est encore à des coudées de François Hollande, qui descend. L’important est que cette double évolution soit enregistrée au même moment par l’ensemble des instituts, avec des amplitudes dont la diversité traduit l’incertitude des temps : de 2 à 8 points de mieux en un mois pour le chef de l’État français, de 3 à 7 points de recul pour François Hollande. Dans l’enquête qui lui est la plus défavorable (LH2 pour Yahoo!), le candidat socialiste dégringole de 9 points. Il n’aurait plus qu’une avance de 1 point au premier tour sur le chef de l’État, qui ne l’a jamais talonné d’aussi près. En octobre, il le devançait de 15 points.

Benoît Hamon, le porte-parole du Parti socialiste (PS), ne s’inquiète pas outre mesure de cet « ajustement mécanique », inévitable, selon lui, après l’euphorie excessive de la primaire. Pierre Moscovici, le directeur de campagne de Hollande, achève de se rassurer en observant que l’attente de l’alternance reste puissante dans l’opinion, tandis que l’ascension de Sarkozy lui paraît « très résistible ». De fait, l’autre conclusion unanime des sondages est que le député de la Corrèze demeure nettement en tête des intentions de vote. Il est toujours la personnalité politique préférée des deux tiers des Français : 60 % croient à sa victoire et 55 % (– 5 points) la souhaitent. La même proportion ne fait toujours pas confiance à Sarkozy pour « affronter efficacement les problèmes du pays ». Bien que ce jugement soit en recul de 9 points sur celui d’octobre, le président sortant n’apparaît toujours pas en situation d’arriver en tête au soir du premier tour.

Un premier tournant dans la course à la présidentielle ?

Dans les partis, cependant, certains stratèges commencent à s’interroger : la campagne approcherait-elle de l’un de ces tournants encore indécis mais annonciateurs de retournements décisifs comme ceux qui sauvèrent François Mitterrand de la cohabitation, en 1988, puis Jacques Chirac des menaces de Balladur, en 1995 ? Sarkozy réussira-t-il à prolonger une embellie prometteuse, la première depuis les débuts de son mandat ?

Pour y voir plus clair dans la prolifération parfois cacophonique des enquêtes et affiner la compréhension de ce qui se passe et pourrait évoluer dans la tête des Français, Le Monde a mis au point avec plusieurs partenaires* une « machine à sonder » exceptionnelle : 6 000 personnes seront régulièrement interrogées d’ici à mai 2012.

 La première consultation (par internet) de cette maxi-enquête a eu lieu tout exprès au lendemain du G20, où s’est distingué Sarkozy, mais aussi de l’annonce du plan de rigueur, où François Fillon a laissé quelques plumes. Le résultat principal est, là encore, largement à l’avantage de Hollande, seul de tous les prétendants à obtenir une majorité de « bonnes opinions », alors que Sarkozy n’en recueille que 37, derrière François Bayrou, à 45.

 Le chef de l’État reste plombé par un rejet qualifié de « viscéral ». Et faut-il qu’il le soit en effet pour persister après toute une série de satisfecit où Sarkozy supplante Hollande avec des marges impressionnantes : le plus capable de faire face à la crise financière et à une crise internationale (24 points de mieux) ; de prendre des décisions difficiles (+ 21) ; de mieux faire fonctionner l’Europe (+ 6) ; et même de diminuer l’insécurité, où il l’emporte de 10 points sur son rival malgré la virulence des attaques de la gauche contre sa politique sécuritaire. Pour couronner le palmarès, les Français sont 10 % plus nombreux (54/44) à lui reconnaître une « stature présidentielle », préférence suprême qui vaudrait à tout autre que lui une quasi-promesse de réélection.

Un leader taxé d’impuissance

Mais voilà que sur deux seuls critères Sarkozy perd tous les avantages conquis sur les six autres. Hollande lui est préféré pour la « compréhension des problèmes des gens » et la gestion « des conséquences de la crise », avec une avance éloquente de 11 points, qui bondit à 58 pour la réduction des inégalités sociales.

Le Monde s’étonne néanmoins d’un paradoxe où celui qui fait figure de leader est taxé d’impuissance, tandis que le plus indécis apparaît le plus apte à changer les choses. Mais ne s’agit-il pas plutôt d’une fausse contradiction ? Dès lors que les Français dissocient étrangement la lutte contre la crise, où excelle le chef de l’État, de la gestion de ses « conséquences », où il perd tout à coup leur confiance, il est assez logique qu’ils séparent en chacun des deux candidats les qualités de la personne et les compétences du dirigeant. Les deux tiers d’entre eux jugent alors Hollande « sympathique, honnête, sincère, proche des gens et attentif à leurs préoccupations », tandis que moins de la moitié attribuent ces qualités à Sarkozy.

François Mauriac aimait à dire que les Français ne savent pas toujours ce qu’ils veulent mais savent très bien ce qu’ils ne veulent pas. Tel sera l’enjeu de la campagne, et aussi son incertitude, quand les électeurs ont encore cinq mois pour réfléchir au choix de celui qui les gouvernera le mieux pendant cinq ans. Tout juste peut-on déduire aujourd’hui des sondages qu’il sera autrement plus difficile à Nicolas Sarkozy d’obtenir que les Français le veuillent de nouveau qu’à François Hollande d’empêcher qu’ils ne le veuillent plus.

* Ipsos-Logica Business Consulting. Le Cevipof, la Fondapol et la Fondation Jean-Jaurès.