Culture

Frantz Fanon, la décolonisation et les dangers de la négritude

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Par  Jacques Chevrier

Professeur émérite à la Sorbonne, Jacques Chevrier revient sur la vie et l’oeuvre de Frantz Fanon. Un texte extrait d’une allocution prononcée en octobre 2011 à La Havane (Cuba).

En 1953, ses études de neuropsychiatrie achevées, Frantz Fanon accepte la proposition de Robert Lacoste, gouverneur général de l’Algérie, et devient médecin-chef de la clinique psychiatrique de Blida-Joinville. Il entreprend alors d’appliquer à ses patients des méthodes thérapeutiques destinées à leur permettre une meilleure réinsertion sociale. Mais en raison du climat qui règne à cette époque dans l’Algérie française, et en dépit de méthodes qui révolutionnent la pratique psychiatrique, l’expérience se solde par un échec.

Un échec fructueux, pourrait-on dire, puisqu’il a permis à Fanon de comprendre que seules une lecture et une interprétation psychiatriques de l’univers morbide que constitue la société coloniale pouvaient permettre à tout individu, blanc ou noir, de s’assumer en tant qu’être humain et de s’ouvrir à l’universel. Mais s’il inscrit ses pas dans ceux de Freud, comme le note Sonia Dayan-Herzbrun, c’est pour aussitôt s’en écarter en faisant observer que l’aliénation du colonisé n’est pas une question individuelle et qu’elle relève avant tout du milieu dans lequel il évolue.

« Nous pensons, écrit-il dans l’introduction à Peau noire, Masques blancs, que seule une interprétation psychanalytique du problème noir peut révéler les anomalies affectives responsables de l’édifice complexuel. » D’une pratique clinique individuelle, la démarche se voit donc déplacée sur le plan de l’engagement militant et transposée en méthode d’analyse des perversions de la société coloniale. Pour Fanon, la lutte anticoloniale passe nécessairement par tout un travail d’anamnèse (comme le fera plus tard son compatriote Édouard Glissant), en soulignant l’urgence pour les groupes opprimés qui la composent de se réapproprier leur histoire. Le repli sur les valeurs du passé (famille, religion, etc.) est selon lui une fausse solution, car suite à la colonisation ces valeurs ont été dégradées au niveau du folklore, si bien que le colonisé se trouve placé dans une double situation d’extériorité, par rapport à la société des Blancs, mais également par rapport à sa propre société privée de son dynamisme interne.

Dans ces conditions, le colonisé se retrouve en dehors de l’Histoire, qui, dès lors qu’il ne la fait plus, devient pour lui fatalité. Ce n’est donc pas la mémoire individuelle qui doit être réactivée, mais bien celle de l’ensemble des colonisés, non pour se complaire dans un passé « encapsulé », mais pour se projeter dans l’avenir et émerger à l’universel.

La psychanalyse et la psychiatrie, armes de résistance et de combat, telle est sans doute la clé de voûte de l’édifice conceptuel édifié par Frantz Fanon, penseur de la Caraïbe et militant du FLN.

En 1957, expulsé d’Algérie par les autorités coloniales, Fanon rejoint à Tunis le gouvernement provisoire de la République algérienne. Disciple d’Aimé Césaire, contemporain de Jean-Paul Sartre, ami de Patrice Lumumba, Frantz Fanon inscrit son cheminement dans la mouvance des hommes de culture qui s’étaient réunis à Paris, en 1956, à la faveur du premier congrès des écrivains et artistes du monde noir. Lequel congrès a été une étape importante sur la voie de la décolonisation réclamée par les « pères » de la négritude, Léopold Sédar Senghor, Aimé Césaire et Léon Gontran Damas. Fanon ne tarde pourtant pas à prendre ses distances vis-à-vis d’un concept qui lui paraît dangereux dans la mesure où le repli sur les valeurs traditionnelles aboutit à figer le nègre dans une forme de racisme qui représente une impasse. Sartre ne dit pas autre chose dans son « Orphée noir ».

Comme le fait observer Jacques Coursil, professeur émérite à l’Université Cornell (États-Unis), au terme de « négritude » il convient d’opposer l’expression retenue par Aimé Césaire de « condition nègre » qui a l’avantage de faire voler en éclats le mythe de race pure, et de réintroduire la négritude dans son historicité. La négritude est avant tout une histoire de nègres et de Blancs, asymétrique certes, mais néanmoins commune, et dont chacun doit prendre sa part. Prospero et Caliban, le maître et l’esclave, occupent le même théâtre. Faut-il rappeler, pour tenter de conclure un débat qui se poursuit aujourd’hui, et dont l’auteur de Peau noire, Masques blancs avait eu la prescience, ce mot dénonçant le piège raciologique du lexique et répondant au compliment de l’une de ses interlocutrices par ce « gros mot » : « Le beau Noir vous emmerde, madame… »

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