Politique

Muzito,
Premier ministre sous surveillance

Pendant que le pays spéculait sur le nom du successeur d’Antoine Gizenga, Joseph Kabila avait déjà fait son choix. Avec un objectif, respecter l’accord politique conclu lors de l’élection présidentielle de 2006. Parmi les priorités du nouveau promu, rétablir la paix dans l’est du pays.

Par - Philippe Perdrix et Tshitenge Lubabu M.K.
Mis à jour le 13 novembre 2008 à 15:22

Les Kinois adorent colporter des rumeurs, échafauder des scénarios plausibles ou improbables, observer des tractations à huis clos connues de tous et commenter des manœuvres politiciennes sans lendemain. Après la démission d’Antoine Gizenga (83 ans), le 25 septembre, les candidats supposés ou déclarés au poste de Premier ministre encombraient les colonnes des journaux. En première ligne figurait notamment l’actuel président de l’Assemblée nationale, le populaire et ambitieux Vital Kamerhe, un fidèle du président Joseph Kabila et une pièce maîtresse du Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie (PPRD). Mais au final, et pour une fois, serait-on tenté d’ajouter, un accord politique a été respecté en RD Congo. Adolphe Muzito (51 ans), numéro deux du Parti lumumbiste unifié (Palu) et ministre du Budget sortant, a hérité du fauteuil le 10 octobre. « Tout le monde parlait de Kamerhe, mais personne ne s’est soucié de l’opinion du chef de l’État. Sa position de principe n’a jamais varié : il fallait respecter l’accord de gouvernement conclu à la veille du second tour de l’élection présidentielle d’octobre 2006. La fonction de Premier ministre revient au Palu durant toute la législature. Cet engagement n’était pas intuitu personae, au seul profit d’Antoine Gizenga. On a des principes ou l’on n’en a pas ! » explique-t-on dans l’entourage du président. Et si l’option Kamerhe – lequel affirme n’avoir jamais été candidat à la primature – l’avait emporté, il aurait fallu le remplacer au perchoir alors que « Vital fait du très bon travail au Parlement », assure le palais. Il aurait fallu également assumer ce sérieux coup de canif à l’équilibre Est-Ouest. Muzito et Gizenga sont tous deux originaires de la province du Bandundu (Ouest). Natif de l’Est (Kivu), Kamerhe aurait en revanche accentué le tropisme oriental du « clan Kabila », dominé par des personnalités du Katanga et du Maniema. « Le maintien de cet équilibre n’est pas une obligation, c’est du bon sens », analyse un proche du chef de l’État. En fait, tout semble avoir été bouclé avant même la démission du « patriarche ». « Les spéculations n’étaient que des gesticulations. L’accord n’a jamais été menacé et c’est Gizenga qui a proposé Muzito pour lui succéder », explique Sylvain Ngabu, membre du Palu et ministre de l’Urbanisme et de l’Habitat. Quant à l’intéressé, sa sérénité désarmante et son silence assourdissant étaient beaucoup plus qu’un simple indice. Il savait, sans oser le dire, que son heure était venue. Un provincial dans le marigot kinois. Comme la plupart des Premiers ministres congolais, Adolphe Muzito est un provincial qui est parvenu à émerger du marigot kinois. Il est né en 1957 à Mukanza, dans le district du Kwilu. Cette région est entrée dans l’histoire congolaise pour avoir été le bastion de la rébellion menée par Pierre Mulele, ancien ministre du gouvernement de Patrice Lumumba en 1960, et dans lequel Antoine Gizenga était vice-Premier ministre. En 1964, face à l’ascension fulgurante de Mobutu, Mulele choisit les armes. Gizenga opte, lui, pour la lutte politique, crée le Palu, avant d’être contraint à l’exil pendant vingt-cinq ans. En silence, le jeune Muzito reconnaît en Gizenga le modèle qui dictera sa conduite. Entré à l’université de Kinshasa en 1977, il poursuit sans tapage des études couronnées par une licence en économie. Sous la férule du régime mobutiste, les « gizenguistes » restés au pays n’ont d’autre choix que d’adopter un profil bas. Commence alors un parcours sans éclat particulier : chef du département marketing à la Régie nationale des approvisionnements et d’imprimerie (Renapi, 1987) ; conseiller au ministère du Budget (1991) ; conseiller fiscal du gouverneur de la capitale ; coordonnateur de la commission des réformes fiscales au ministère des Finances et du Budget (1998) ; coordonnateur fiduciaire (2002) ; commissaire aux comptes à la cimenterie nationale… En parfait technocrate, Muzito fait une carrière discrète dans l’administration. Jusqu’à ce que son parti le désigne pour participer, en 2002, au dialogue intercongolais en Afrique du Sud et le choisisse comme l’un de ses représentants au Parlement de transition de 2003 à 2006. S’il entre alors officiellement dans la fosse aux lions, il n’est pas pour autant un débutant en politique. D’une fidélité indéfectible au parti, en charge des questions économiques, il s’était déjà imposé comme l’éminence grise du « vieux ». Il est ensuite devenu l’un des principaux artisans du rapprochement avec le candidat Kabila, arrivé en tête avec 44,8 % des voix lors du premier tour de la présidentielle de juillet 2006 devant le leader du Mouvement de libération du Congo (MLC), Jean-Pierre Bemba, qui avait recueilli 20 % des suffrages. Gizenga avait obtenu 13 % et François Nzanga Mobutu, également signataire de cet accord, 4,7 %. L’attelage était imbattable. « Le mariage Kabila-Gizenga est éternel », affirmait Muzito en mai dernier lors d’un entretien avec Jeune Afrique. Éternel, peut-être ; un mariage de raison, sans l’ombre d’un doute. Un enracinement dans l’Ouest et à Kinshasa ; des militants obéissants qui organisent régulièrement dans les quartiers des réunions d’information sur l’action gouvernementale ; une organisation pyramidale sans faille ; 36 députés très utiles à la majorité présidentielle : le Palu est une force incontournable. De quoi exercer un pouvoir de nuisance si, par aventure, elle basculait dans l’opposition ? « Une alliance de circonstance entre le MLC, le Palu et l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS) pourrait faire très mal. Avec à la clé un risque d’explosion dans la capitale », reconnaît l’un des négociateurs du clan présidentiel. Kinshasa la frondeuse fait toujours peur. Après avoir boycotté les derniers scrutins, l’UDPS d’Étienne Tshisekedi semble vouloir revenir dans la bataille à l’approche des élections locales, fixées en 2009. « RESPECT MUTUEL » AU SEIN DE LA COALITION « Nous n’avons jamais exercé un tel chantage, nous avons seulement fait valoir les équilibres de notre coalition et le respect mutuel qui s’impose », assure Ngabu. Avant d’ajouter : « Muzito méritait ce poste et donnera l’impulsion nécessaire pour accélérer les réformes engagées. Faut-il rappeler que sous son autorité le budget de l’État est passé de 2 milliards de dollars en 2006 à 5 milliards prévus en 2009 ? » Cheveux poivre et sel coupés très ras, élégance raffinée, costume de marque, ce père de six enfants marié à une Kasaïenne a en effet obtenu des résultats probants en matière de gestion fiscale. Le tout avec une certaine discrétion pour celui qui apprécie de se ressourcer, le temps d’un week-end, à Kinkole, dans la banlieue de Kinshasa, ou il dispose d’une résidence.â©D’un abord facile tout en peinant à masquer une certaine timidité, l’ancien haut fonctionnaire ne laisse jamais transparaître ses états d’âme, selon l’un de ses proches. Volontiers casanier, il lui arrive, lorsqu’il est en compagnie de ses rares amis, de boire une coupe de champagne ou une bière Mützig. « Mais depuis quelque temps, il s’est remis à l’eau », confie un confrère congolais. Roule-t-il en Hummer, comme l’affirment certains Kinois ? « Non, rétorque sa garde rapprochée. Il a une Mitsubishi officielle et une Nissan Patrol personnelle. » A-t-il amassé une fortune ? « Il n’est ni riche ni pauvre. Avant d’entrer au gouvernement, il était déjà propriétaire de deux villas », précisent les mêmes personnes, qui préfèrent saluer un travailleur infatigable qui est devenu l’un des interlocuteurs attitrés des bailleurs de fonds internationaux. Possible motion de censure. Cela lui sera très utile pour répondre aux défis qui l’attendent et faire taire les accusations d’immobilisme qui visaient son prédécesseur. « Du fait de sa légitimité historique, les députés se sont montrés indulgents avec Gizenga. Muzito, c’est autre chose. Tout le monde l’attend au tournant. Il n’a pas le droit à l’erreur. À défaut de résultats dans la reconstruction du pays, une motion de censure est tout à fait envisageable », menace-t-on dans les couloirs de l’Assemblée. Lors de sa première déclaration, le nouveau Premier ministre a assuré qu’il se rendrait très rapidement dans l’Est, où la reprise des combats, dans les collines du Nord-Kivu, entre l’armée congolaise et les hommes de Laurent Nkunda fait craindre le pire. En toile de fond, un net regain de tension entre Kinshasa et Kigali. Plus au nord, en Ituri, les affrontements avec les rebelles ougandais de l’Armée de résistance du seigneur (LRA) ont éclaté en septembre dernier. Quelque 50 000 personnes ont quitté la région. Les organisations humanitaires estiment à près de un million les personnes déplacées en Ituri, déjà secouée entre 1996 et 2006 par des violences interethniques opposant Hemas et Lendus. Adolphe Muzito le sait. Il sera jugé sur ses aptitudes à gérer ces crises – tout au moins à en atténuer l’impact – et à remettre le Congo en ordre de marche. En accord avec son parti, qu’il continue à présider. Et sous l’autorité du chef de l’État, dont l’agenda politique est déjà pour une large part tourné vers l’échéance présidentielle de 2011.