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Rémi Boyer « L’Afrique est une priorité pour ArcelorMittal »

Le directeur développement durable du numéro un mondial de l’acier détaille la stratégie de son groupe. Objectif : multiplier les projets intégrés, de l’extraction à la production, pour échapper à la tutelle des groupes miniers.

Par - Propos recueillis par Frédéric Lejeal
Mis à jour le 17 novembre 2008 à 09:22

JEUNE AFRIQUE : Quelles seront les conséquences de la crise sur les activités d’ArcelorMittal ?

Rémi Boyer : Cette crise ne remet pas en cause notre stratégie de croissance car les investissements dans notre secteur s’envisagent sur le long terme. Mais il est vrai que nous allons réexaminer les priorités de certains projets à la lumière de la situation actuelle sur les marchés.

Il semble difficile de croire que vos capacités de financement ne seront pas touchées…

Comme tous les groupes de notre taille qui gèrent un volume important de trésorerie, des adaptations seront nécessaires dans le budget 2009. Mais le résultat de 2008 ne sera pas ­impacté. Il a atteint 8,2 milliards de dollars au premier semestre, en hausse de 67 %. Le second semestre est aussi à la hausse, conforme à nos attentes.

L’Afrique est montée en puissance dans votre groupe. Que représente-t-elle aujourd’hui ?

Elle couvre 6 % de nos effectifs, soit 20 000 personnes. Nous sommes en Afrique du Sud, au Mozambique, en Algérie avec le site d’Annaba et au Maroc avec la Sonasid. Cela représente 4 % de notre chiffre d’affaires global [105 milliards de dollars en 2007, NDLR] pour le moment. L’activité minière n’apparaît pas dans le chiffre d’affaires. Or elle sera importante pour le continent.

Est-ce parce que l’Afrique permet à Lakshmi Mittal de développer des filières intégrées ?

Pour le président d’ArcelorMittal, il est primordial de sécuriser l’approvisionnement pour limiter les coûts. Nous sommes autosuffisants à 46 % pour le minerai de fer. Notre objectif est de monter à 75 % d’ici à cinq ans. Cette stratégie vient en réponse à la hausse des cours du minerai de fer ou de coke, deux composants de l’acier. De fait, nos projets en Afrique englobent toute la chaîne de production. De l’exploitation minière à la production d’acier, comme en Algérie, au Maroc et en Afrique du Sud.

Ces projets greenfield semblent mieux avancer au Mozambique qu’au Nigeria…

Parce que nous sommes présents depuis longtemps dans ce pays à travers notre usine à Maputo, qui produit des fers à béton. Notre projet greenfield se situe près du complexe de Mozal. Il s’agit d’un laminoir d’une capacité de 400 000 tonnes. La construction de l’usine devrait débuter courant 2009 avec une mise en production fin 2010. Au Nigeria, nous prévoyons la construction d’une usine de tubes de pipelines dans la zone franche de Lagos. Mais nous n’en sommes qu’aux études.

Votre développement passe surtout par ­l’Afrique de l’Ouest ?

Avec le Maghreb et l’Afrique du Sud, l’ouest du continent constitue une priorité pour réduire notre dépendance à l’égard des groupes miniers. En Mauritanie, nous sommes en joint-venture avec la Snim pour l’exploration de la mine d’El-Agareb. Au Sénégal, nous avons le projet d’exploiter celle de Falémé. Nous devrons utiliser une nouvelle voie de chemin de fer de 750 km pour rallier le port de Bargny, près de Dakar. C’est un investissement considérable de 2,2 milliards de dollars. Nous en sommes aux phases de test du minerai.

Où en est la réhabilitation du chemin de fer permettant l’exploitation des mines de Nimba, Bong et Grand-Bassa au Liberia ?

Les premiers rails sont au stade du test. Nous investissons 1 milliard de dollars dans ce projet sur vingt ans qui porte sur l’exploitation de 1 milliard de m3. Nous sommes les seuls investisseurs de taille dans ce pays laminé par la guerre. Nous allons y créer 3 000 emplois directs et 20 000 indirects.

Votre plus grande présence en Afrique se justifie-t-elle également par la qualité du minerai ?

Il est à haute teneur en fer. Plus elle est élevée, moins il faut investir dans des équipements complémentaires pour améliorer sa qualité.

L’argument ne vaut pas pour la Guinée, malgré son potentiel…

Nous nous intéressons à cette région, mais les pays sont pénalisés par leurs infrastructures. La logistique est déterminante pour la faisabilité d’un projet. L’exploitation de 1 million de tonnes de minerai nécessite 2 millions de tonnes de matériels et d’équipements. Nous ne pouvons nous substituer aux États pour leur apporter les infrastructures nécessaires.

Pourquoi avoir récemment consolidé vos actifs en Afrique du Sud ?

ArcelorMittal South Africa est le premier producteur d’acier d’Afrique du Sud avec une capacité de 7 millions de tonnes, quatre usines et un marché en forte croissance. C’est en effet une position que nous entendons consolider et nous envisageons d’augmenter la part du capital que nous détenons dans cette société.

Votre groupe a été épinglé pour non-respect du Black Economic Empowerment…

On nous l’a longtemps reproché. Ce n’est plus le cas. Nous avons signé un accord en ce sens et nous travaillons à une meilleure représentation au sein du management. Nous avons de nombreux investissements sociaux dans le pays.

Confirmez-vous la baisse de la production à Annaba, en Algérie ?

Nous avons réduit la production à la suite de problèmes techniques sur un haut-fourneau. Elle devrait malgré tout dépasser le million de tonnes cette année. Au-delà de ces problèmes temporaires, nous nous ajustons au marché par des coupes de production que l’on retrouve également dans nos filiales européennes ou américaines.

La situation est-elle revenue à la normale sur ce site, après plusieurs conflits sociaux ?

Le différend a été réglé par des augmentations de salaires, car il s’agissait d’une revendication salariale au sens classique. Dans les autres pays africains, nous fonctionnons sur la base de conventions collectives et nous travaillons étroitement avec les syndicats, en particulier sur les questions sensibles de santé et de sécurité. Elles sont traitées dans des comités paritaires avec les syndicats, à la direction générale et dans toutes nos filiales avec le même niveau de dialogue.

Recherchez-vous à diversifier votre portefeuille pour atténuer certains risques ?

Non. Votre question concerne surtout le ­groupe Mittal, qui se développe notamment dans le pétrole. ArcelorMittal reste sur les activités acier. Les seules diversifications concernent les mécanismes carbone adoptés dans le cadre du protocole de Kyoto. En Afrique du Sud, par exemple, nous construisons une usine de production de briques à partir du slag [granulat ou « laitier », gravier issu de la combustion du minerai de fer, NDLR].

Les Chinois sont-ils vos concurrents ?

Ils possèdent un savoir-faire sur les infrastructures, mais nous sommes cohérents dans notre stratégie, nos engagements et nos investissements. Surtout, nous avons une forte visibilité internationale. Notre capacité à faire croître nos filiales africaines parle aux opérateurs locaux. Même Baosteel, le numéro un chinois, n’a pas d’approche intégrée.

ArcelorMittal peut-il s’allier à d’autres pour réaliser des économies d’échelle ?

Nous sommes dans les zones à forte ­croissance. Le problème étant celui des infrastructures, il peut y avoir des synergies sur ce point. C’est une piste à explorer.