Culture

Avec Bonaparte en Égypte

Jusqu’au 29 mars, l’Institut du monde arabe à Paris consacre une grande exposition à l’expédition militaire de 1798. Et revient à travers 400 œuvres sur son versant scientifique : la naissance de l’égyptologie.

Par - Antoine de Meaux
Mis à jour le 17 novembre 2008 à 09:28

À l’heure où la France plaide pour une intégration de l’Égypte au sein d’un G8 élargi, l’Institut du monde arabe (IMA), à Paris, choisit avec l’exposition « Bonaparte et l’Égypte » de revenir sur l’expédition inouïe, au XIXe siècle, d’un jeune général de 29 ans. Quelle folie ! Après s’être couvert de gloire en Italie, emmener l’élite de l’armée française dans une contrée inconnue, à l’importance stratégique contestable, en compagnie de 154 savants plus habitués à la poussière de leurs bibliothèques qu’aux sables du désert ! Si, du point de vue militaire, l’opération s’est terminée par un échec, l’épopée continue de fasciner. Située à la confluence de deux mythes, celui des pharaons et celui de Napoléon, elle a été un choc de civilisations aux multiples conséquences. Et elle a consacré l’avènement des relations franco-égyptiennes. D’emblée, l’approche est originale : loin de se limiter aux trois ans (1798-1801) que dura l’aventure, l’exposition part de 1769, année de naissance de Bonaparte et du vice-roi Mehmet Ali, à 1869, date de l’inauguration du canal de Suez, creusé par un Français, Ferdinand de Lesseps. Pour la première fois, cette épopée fulgurante est présentée à travers les regards croisés des Français et des Égyptiens. Le président de l’IMA, Dominique Baudis, est l’auteur d’un roman, Il faut tuer Chateaubriand ! (2003), dans lequel il évoque le destin de militaires français passés au service de Mehmet Ali. Soucieux de dissiper les malentendus survenus à l’occasion de l’année de l’Égypte, en 1998 (les autorités françaises s’étaient vu reprocher de limiter deux siècles de relations culturelles à la commémoration d’une expédition militaire), il a voulu un comité de parrainage composé paritairement d’Égyptiens et de Français. L’exposition présente 400 œuvres en provenance des musées du monde entier. À travers des représentations plus ou moins fantaisistes, cartes et gravures, récits de voyageurs, on découvre que l’expédition a été préparée par des hommes empreints de l’esprit des Lumières, qui voyaient l’Égypte pleine de rites initiatiques, d’obélisques et de pyramides. Le XVIIIe siècle avait du pays des pyramides une vision mythologique. Grâce à des objets quotidiens ou à des carnets de voyages, cette égyptomanie est ici confrontée à la réalité de l’Égypte sous le règne de Sélim III, telle que la découvrirent les Français. Puis vient l’expédition elle-même. D’Aboukir au mont Thabor en passant par les pyramides, les grands tableaux de batailles sont au rendez-vous, comme les mannequins de mamelouks. Parmi les appareils de mesure et les oiseaux aquarellés, ils donnent la réplique aux grands seconds rôles : Kléber « l’assassiné », ou encore le général « Abdallah » Menou, qui s’était converti à l’islam. Les scientifiques se taillent la part du lion. Spécialisés dans des domaines très divers, ils ont été recrutés un peu partout, à Polytechnique, au Muséum ou à l’Observatoire. Sous l’autorité du général ingénieur Caffarelli du Falga, qui périra devant Saint-Jean-d’Acre – le héros d’Adieu Bonaparte, de Youssef Chahine –, on trouve des mathématiciens comme Monge, des chimistes comme Berthollet, des naturalistes comme Geoffroy Saint-Hilaire, mais aussi des musiciens, des linguistes, des botanistes, des architectes et des ingénieurs. Ces héritiers de l’Encyclopédie considèrent l’Égypte comme la terre natale des sciences et des arts. À peine arrivés, ils fondent l’Institut d’Égypte, véritable laboratoire scientifique. Pendant trois ans, ils suivent les militaires, prodiguant leurs conseils, fouillant les cités disparues, dressant l’inventaire des monuments du pays. Des croquis, des trouvailles comme le fameux « poing de Ramsès », des livres témoignent de la science qu’ils nous ont léguée : l’égyptologie. Dès son retour, Dominique Vivant Denon, « antiquaire » (c’est-à-dire archéologue) et brillant dessinateur, publie son Voyage dans la Basse et la Haute-Égypte (1802). Accompagnant les troupes du général Desaix sur les traces du chef mamelouk Mourad Bey, Denon fut le premier à recenser les sites de la vallée du Nil. Quant à la Description de l’Égypte, somme titanesque en 20 volumes, 974 planches et 47 cartes, publiée de 1809 à 1828, elle demeure encore aujourd’hui une référence inestimable. Elle est présentée dans un étonnant meuble-bibliothèque en marqueterie de chêne et de sycomore, conçu en 1837 selon les canons égyptiens par l’ébéniste Haumont pour l’Assemblée nationale. Car les arts se sont largement inspirés de l’épopée napoléonienne. Sous l’Empire, le style « retour d’Égypte » s’impose : pendule « Dendérah » en bronze doré et tôle patinée inspirée d’un croquis de temple de Vivant Denon, candélabres, service en sèvres, les exemples abondent. En 1831, Mehmet Ali offre à la France l’obélisque de la Concorde. Quant à « l’orientalisme » en peinture, d’Eugène Delacroix à Jean-Léon Gérôme en passant par Horace Vernet ou Théodore Géricault, il puise largement dans les souvenirs de l’expédition. L’exposition s’achève par le XIXe siècle égyptien. Le passage des Français a marqué un tournant. Des premiers hôpitaux à la première imprimerie, dont les caractères arabes avaient été confisqués au Vatican lors de la campagne d’Italie, sans oublier les projets pour l’isthme de Suez, l’Égypte moderne doit beaucoup à cette épopée. Ceux qui en furent les artisans, le vice-roi Mehmet Ali, son fils Ibrahim Pacha, ou encore Rifa’a al-Tahtawi, père de la Nahda, la renaissance intellectuelle en islam, ont inscrit leur action dans le prolongement de l’expédition.