Politique

Moyen-Orient : la « doctrine Bush » aux oubliettes

Sur l’Irak, l’Iran ou la Palestine, les divergences sont profondes.â¨Mais peu importe puisque le futur président ne disposera que d’une liberté d’action réduite.

Par - Patrick seale
Mis à jour le 17 novembre 2008 à 10:24

Tout, en théorie, oppose Barack Obama et John McCain en matière de politique moyen-orientale. Leurs prises de position publiques sur l’Irak, l’Iran, la Palestine, le terrorisme islamiste, la torture ou même, au-delà, l’expansionnisme russe sont aux antipodes les unes des autres. Et leurs conseillers sont aussi différents qu’on peut l’être. Randy Scheunemann, le directeur de campagne du candidat républicain pour la politique étrangère, semble avant tout soucieux de la menace iranienne et de la sécurité d’Israël. En 2002, il fut le fondateur du Comité pour la libération de l’Irak, un lobby qui militait pour le renversement de Saddam Hussein. On trouve aussi dans l’entourage de McCain nombre de néoconservateurs pro-israéliens comme William Kristol, Robert Kagan ou James Woolsey (l’ancien directeur de la CIA). À l’inverse, son adversaire démocrate est conseillé par des « libéraux » comme Zbigniew Brzezinski et Anthony Lake, deux anciens conseillers à la sécurité nationale qui ont mis en garde contre les risques d’une attaque contre l’Iran et critiqué certaines initiatives israéliennes. Brzezinski, notamment, juge que la conception que se fait Obama du rôle de l’Amérique dans le monde est « entièrement nouvelle ». Mais ces divergences n’ont plus guère de sens aujourd’hui. L’Amérique traverse une période d’intense confusion. Les deux mandats de George W. Bush l’ont, politiquement, militairement, moralement et financièrement, gravement affaiblie. La tempête qui balaie actuellement ses institutions financières n’est que le symptôme de la fin de sa suprématie planétaire. Le vainqueur, quel qu’il soit, du scrutin du 4 novembre ne disposera que d’une liberté d’action réduite. Sa première tâche devra être de réparer les dégâts et de redonner sa force à son pays. La « doctrine Bush » de la « guerre préventive » – en particulier son ambition de remodeler le Moyen-Orient par la force – a déjà rejoint les poubelles de l’Histoire. En pratique, tout indique que les événements contraindront les deux candidats à se rapprocher et à mettre en sourdine leurs divergences idéologiques. N’ont-ils pas déjà apporté conjointement leur soutien au plan de sauvetage du système bancaire américain ? En matière économique et sociale, l’énorme déficit budgétaire américain imposera à l’un comme à l’autre une réduction drastique de leurs programmes de dépenses. Sur l’Irak également, leurs divergences sont plus verbales que réelles. McCain déclare que l’Amérique devra rester dans ce pays « jusqu’à la victoire », mais la vérité est que tout le monde – le candidat républicain compris – s’est déjà rallié au point de vue d’Obama, qui est que les soldats américains doivent évacuer l’Irak, et que le plus tôt sera le mieux. Le seul véritable désaccord entre les deux hommes porte sur le point de savoir si les États-Unis doivent conserver des bases militaires permanentes en Irak. Obama est contre ; McCain, favorable à une présence américaine à long terme, comme en Allemagne et en Corée du Sud. Mais les Irakiens auront évidemment leur mot à dire.

TROISIÈME FRONT

« Bombardez, bombardez, bombardez l’Iran ! » lança un jour McCain dans un meeting. Depuis, il a été contraint de tempérer ses ardeurs belliqueuses. Avec ce qui reste à faire en Irak et en Afghanistan, bien peu de responsables politiques ou militaires jugent aujourd’hui possible, avec des finances et une armée à bout de souffle, d’ouvrir un troisième front en Iran. Obama a proposé un dialogue avec Téhéran, ce que McCain a d’abord écarté avant de se ranger à l’avis de son adversaire. En Afghanistan, l’un et l’autre proposent d’envoyer des renforts. Obama a même déclaré que la guerre d’Irak avait été une erreur et que les Américains devaient aujourd’hui s’efforcer de chasser Al-Qaïda d’Afghanistan et du Pakistan. Sur ce point, il est presque certain que McCain et lui sont dans l’erreur. Ce qu’il faut en Afghanistan, c’est un règlement politique – même si cela implique des concessions aux talibans –, pas une guerre prolongée. Les Américains doivent coûte que coûte éviter de déstabiliser le Pakistan en intervenant au-delà de la « ligne Durand » (la frontière afghano-pakistanaise). La divergence la plus nette concerne la lutte contre l’extrémisme islamiste. Dans la foulée de George W. Bush, McCain affirme que celui-ci menace la sécurité des États-Unis et doit être combattu partout où il relève la tête. Obama s’efforce de faire passer le message que son pays n’est pas en guerre avec l’islam. Le premier veut poursuivre la « guerre mondiale contre le terrorisme » avec des moyens militaires, le second écarter la menace terroriste en réglant les conflits politiques en cours et, en premier lieu, l’interminable conflit israélo-palestinien. Le premier a déclaré qu’il était « sioniste ». Si l’on en croit ses conseillers, il soutiendra Israël en toute occurrence, ce qui, en pratique, pourrait signifier : pas de concessions territoriales aux Palestiniens ni de partage de Jérusalem. Le second soutient lui aussi Israël, mais, comme il l’a expliqué, pas les idées du Likoud. Contrairement à McCain, Obama semble comprendre l’urgence pour les États-Unis de renouer le dialogue avec le monde arabo-musulman. C’est pourquoi il s’est engagé à faire du règlement du conflit arabo-israélien l’une de ses priorités.