Économie

Les économies du Golfe
 accusent le coup

Un prix du baril et des Bourses en dégringolade, les six pays pétroliers sont aussi frappés par la débâcle. Leur modèle basé sur l’immobilier, le commerce international et le tourisme est remis en question.

Par - Samy Ghorbal et Jean-Michel Meyer
Mis à jour le 18 novembre 2008 à 11:07

Dopées par l’envolée du prix du pétrole, qui avait atteint, mi-juillet, un pic à 147 dollars le baril, les économies des pays du Golfe pensaient échapper à la tourmente financière qui secoue la planète depuis fin septembre. Mais la crise est bel et bien là. Depuis, le cours du brut, déprimé par les perspectives de récession mondiale, est retombé autour des 60 dollars. Guère rassurant pour des pays qui tirent 70 % de leurs revenus de l’exportation du pétrole. « La baisse de la demande mondiale de pétrole conduira à un ralentissement des économies des pays du Golfe. Leurs recettes pétrolières devraient diminuer de 8 % en 2009, ce qui aura un impact négatif sur la dépense publique », anticipe Mazin Batterjee, le président de la Chambre de commerce de la ville saoudienne de Djeddah. À l’heure d’arrêter leurs budgets 2009, les États jouent la prudence. Pour établir leur loi de finance pour l’année prochaine, le Qatar table sur un baril à 27 dollars, contre 47 dollars pour l’Arabie saoudite et jusqu’à 50 pour le Koweït. En parallèle, les Bourses arabes se sont effondrées, perdant plus de 40 % de leur valeur depuis le début de l’année. Au moins 200 milliards de dollars sont partis en fumée. À Riyad, l’indice boursier Tasi a reculé de 50 % depuis janvier. La place de Koweït a perdu 33 % depuis juillet. Et le Financial Market de Dubaï a reculé de 25 % ces quatre dernières semaines. Les Émirats ont même été confrontés à un début d’hémorragie de capitaux, quelque 54 milliards de dollars retirés par les déposants étrangers. « Ce sont autant d’opportunités d’investissements qui se sont envolées », constate Saeb Nahas, premier vice-président de la chambre de commerce franco-arabe. Et ce n’est pas la seule mauvaise nouvelle. Bassem al-Ghanem, le patron de la Gulf Bank, la deuxième banque du Koweït, a démissionné le 28 octobre, remplacé par son frère, Qutaiba al-Ghanem. Renflouée par la Banque centrale de Koweït, la Gulf Bank cumulerait près de 600 millions d’euros de pertes, causées par des défauts de paiement d’une partie de ses clients, des entreprises qui avaient misé sur des produits dérivés libellés en euros sans anticiper le plongeon de la monnaie européenne. Les cas de défaillance de banques ou d’entreprises pourraient se multiplier. « Dans le Golfe, de nombreuses entreprises se sont endettées en devises. Leur refinancement sera difficile. Il faudra les surveiller », explique Yves Zlotowski, économiste en chef de la Coface, l’organisme français d’assurance-crédit.

Une croissance de 7 % en 2009

Toutefois, le catastrophisme n’est pas de mise. Pas encore. Les monarchies pétrolières, qui affichaient une santé insolente et des taux de croissance à deux chiffres, sont loin d’être au bord de la faillite. Avec une inflation de 6 % et une croissance du PIB de 7 %, elles sont plutôt enrhumées. Selon la Banque centrale d’Arabie saoudite, la croissance moyenne des économies du Golfe devrait osciller entre 6 % et 7 % en 2008 et 2009. Elles seront parmi les pays qui résisteront le mieux, selon la Coface. Davantage intégrées dans l’économie mondiale, elles sont aujourd’hui plus vulnérables aux chocs externes. « Nous ne prévoyons aucune dégradation de note, le risque crédit est bon dans les pays du Golfe, précise Yves Zlotowski. Ils ont accumulé des réserves de change qu’ils peuvent injecter dans le système bancaire en temps de crise. Même à un rythme moindre, ils poursuivront leurs gros projets d’investissements pour diversifier leur économie. Et si l’inflation est élevée, elle est moins forte qu’ailleurs. » Malgré les coups de boutoir de la crise qui a mis à mal leurs places boursières, les pays du Golfe disposent toujours d’une frappe financière considérable. Début 2008, on estimait à plus de 1 000 milliards de dollars les actifs détenus par les fonds souverains du Golfe. Le Qatar, qui possède les troisièmes réserves mondiales de gaz, vient d’annoncer que son fonds allait prendre entre 10 % et 20 % du capital des banques qataries impliquées dans le financement de ses grands projets d’infrastructures. L’Arabie saoudite a énergiquement baissé ses taux d’intérêt et mis en place un plan d’urgence pour ses établissements de crédit. Et les grands argentiers des six pays membres du Conseil de coopération du Golfe (CCG) ont tenu une réunion extraordinaire à Riyad, le 25 octobre, pour renforcer leur coopération et apporter un début de réponse coordonnée à la crise. Mais tous les pays ne sont pas logés à la même enseigne. Pratiquement dépourvue de ressources pétrolières, et presque entièrement tributaire du négoce international, du tourisme, des services et de l’immobilier, la cité-État de Dubaï a longtemps fait figure d’exemple de diversification réussie. Mais, aujourd’hui, ce business model a du plomb dans l’aile. Lourdement endettée, elle se retrouve en première ligne. Selon une étude de l’agence Moody’s, les engagements pris par les compagnies paraétatiques atteignaient 50 milliards de dollars en septembre, soit l’équivalent du PIB de l’Émirat. La stabilité financière du pays repose en très grande partie sur sa capacité à refinancer sa dette. Et donc sur son système bancaire. Réunis le 11 octobre, les sept dirigeants de la fédération des Émirats arabes unis ont décidé de garantir les dépôts placés dans les banques émiraties et dans les filiales locales des banques étrangères. En clair, l’annonce, qui est un signal envoyé à la communauté financière internationale, signifie qu’Abou Dhabi, la plus puissante des sept entités des EAU, est disposée à assumer le rôle de prêteur en dernier ressort et ne laissera pas tomber l’extravagante Dubaï. Le fonds souverain d’Abou Dhabi pesait à lui seul 1 300 milliards de dollars début 2008… 

Des investissements gelés

Même fragilisés, les dirigeants de « la perle du Golfe » restent optimistes. Nakheel, l’une des sociétés contrôlées par le gouvernement de Dubaï, a dévoilé, le 5 octobre, les plans d’une tour de 1 km de hauteur, qui surpassera celle de Burj Dubai, encore en chantier, et qui culmine déjà à 688 mètres. Cette annonce, censée rassurer et montrer que l’Émirat n’entend pas différer ses gigantesques projets d’infrastructures, ne doit pas faire illusion. La crise aura de lourdes répercussions sur le secteur immobilier, devenu le véritable moteur de la croissance de l’émirat. Dubaï devra revoir ses ambitions à la baisse. Après des années de surchauffe et de spéculation, une correction est inévitable. Reste à savoir si celle-ci prendra la forme d’un atterrissage en douceur ou d’un crash.  Quoi qu’il en soit, la crise aura aussi des conséquences importantes en dehors de la région. Et particulièrement au Maghreb, où les sociétés émiraties ont multiplié, depuis 2004, les projets pharaoniques (voir encadré), aux enveloppes de deux à trois fois supérieures en moyenne à celles des projets européens ou américains. « Les investisseurs des pétromonarchies se sont tournés vers le Maghreb, où ils étaient peu actifs, sous l’effet d’une conjonction exceptionnelle de facteurs : un excès de liquidités, un manque d’actifs intéressants dans leur voisinage immédiat et, marginalement, une volonté d’accroître leur coopération avec les pays du monde arabe », estime Grégory Rung, manager senior chez Oliver Wyman, un cabinet de conseil en stratégie basé à Paris.  Malgré tout, le Maghreb reste devancé par le Machrek. La Jordanie a drainé davantage d’investissements arabes que l’Algérie. L’Égypte, elle, reste la destination privilégiée des Émiratis. « La taille du marché intérieur est l’attrait principal », poursuit Gregory Rung. D’ailleurs, selon la presse algérienne, les groupes immobiliers émiratis Emaar, Emirates International Investment Company (EIIC) et le saoudien Sidar auraient gelé leurs projets dans le pays, comme le consortium émirati Dubal et Mubadala pour la construction d’une aluminerie de 700 000 tonnes avec Sonatrach. Pour Mehdi Sethom, responsable de l’activité de conseil financier chez Swicorp, banque d’affaires active en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, il ne faut pas céder à l’affolement, même si certains investisseurs pourraient être tentés de procéder à des arbitrages et repenser leur stratégie. « Au Maghreb, les investisseurs du Golfe ont concentré leurs investissements dans les télécommunications, les banques et l’immobilier. Ils disposent toujours de liquidités en abondance mais pourraient les utiliser différemment. La crise boursière a provoqué d’énormes dépréciations d’actifs en Europe, aux États-Unis et en Asie. On ne peut pas exclure que des investisseurs avisés réduisent la voilure sur des projets immobiliers aux perspectives aléatoires pour profiter d’excellentes affaires sur les marchés d’actions de l’hémisphère Nord. Mais des opportunités similaires peuvent aussi exister au Maghreb, ce dont les investisseurs sont également conscients… »