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Qui a tué 
Samora Machel ?

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Un documentaire diffusé par une chaîne de télévision sud-africaine et un roman de l’auteur de polars Deon Meyer reviennent sur la mort du président mozambicain en 1986. Le mystère se dissipe.

Les stridences de l’alarme résonnent dans le cockpit du Tupolev 134-b depuis plus de trente secondes. L’avion est trop près du sol. Beaucoup trop près. La voix angoissée du pilote russe retentit : « Non. Non. Il n’y a aucun endroit où aller. Il n’y a rien. » Trop tard. Ce 19 octobre 1986, l’appareil ramenant de Lusaka le président mozambicain, Samora Machel, s’écrase contre le flanc des montagnes Lebombo, près de Mbuzini, en Afrique du Sud. Trente-quatre passagers meurent, dix survivent. Le corps de Machel est officiellement identifié par le ministre des Affaires étrangères sud-africain, Rolf « Pik » Botha. « Son crâne était très très endommagé, mais j’ai immédiatement reconnu son visage », confiera-t-il plus tard… La thèse de l’accident sera vite mise en doute – pourquoi le Mozambique n’a-t-il été informé du crash que dix heures après, alors que la police sud-africaine était déjà sur place depuis six heures ? – mais les enquêtes successives ne contribueront guère à éclaircir le mystère…Vingt-deux ans après la tragédie, le voile pourrait enfin être levé sur cet épisode africain de la guerre froide opposant d’un côté l’Afrique du Sud de l’apartheid et de l’autre le Mozambique dirigé par un guérillero marxiste devenu président en 1975.

Commission margo

Début octobre, un documentaire diffusé par la chaîne sud-africaine SABC3, « Mort d’un président » (Death of a President*) revenait sur la disparition brutale de Samora Machel. Au même moment paraissait en France le nouveau roman de l’auteur sud-africain Deon Meyer, Lemmer, l’invisible (publié en 2007), qui propose, lui aussi, son interprétation (romancée) des événements. Confrontées, les deux versions permettent de faire le point sur les hypothèses en vogue aujourd’hui – et donnent une idée assez claire de ce qui a pu se passer. Retour en arrière. À la fin des années 1970, la situation est explosive en Afrique australe. Depuis l’accession au pouvoir de Samora Machel, le Mozambique abrite les bases arrières des mouvements de libération sud-africain et zimbabwéen, l’ANC et la Zanu. En représailles, la Rhodésie (jusqu’en 1980) et l’Afrique du Sud apportent un soutien financier et logistique à la Résistance nationale mozambicaine (Renamo), un mouvement armé en lutte contre le gouvernement mozambicain. En 1984, les accords de Nkotami signés par l’Afrique du Sud et le Mozambique prévoient la fin de cette guerre par ennemis interposés. Ils ne sont respectés ni dans un camp ni dans l’autre. Quand il prend l’avion pour la Zambie, en octobre 1986, Samora Machel part évoquer la situation avec les présidents zambien, angolais et zaïrois. Il soupçonne alors le Zaïre de Mobutu et le Malawi de Hastings Banda de financer la Renamo. Au retour, son avion s’écrase. Un an plus tard, en 1987, la commission Margo, du nom du juge sud-africain Cecil Margo chargé de l’enquête, rend son verdict : le crash est dû à une simple erreur de pilotage…Le documentaire diffusé sur SABC3 rappelle que cette conclusion n’a pas convaincu : « Des experts russes de l’aviation publièrent plus tard un rapport contradictoire affirmant qu’une fausse balise radio mobile avait été utilisée pour détourner l’avion de sa trajectoire… Ils fondaient leurs affirmations sur le soudain virage à 37° de l’appareil vers la droite, alors qu’il se dirigeait droit sur Maputo. » En 1998, Graça Machel, la veuve du président mozambicain, épouse celui de la nouvelle Afrique du Sud, Nelson Mandela. La même année, la commission Vérité et réconciliation s’engage à rouvrir l’enquête sur les circonstances de la mort de son premier mari. Puis… rien. Jusqu’en 2003, quand le journaliste free-lance Mpikeleni Duma, spécialiste du sujet, reçoit une lettre d’un détenu de la prison de Pretoria, un certain Hans Louw. Confronté au témoignage de Louw, ancien des Forces spéciales sud-africaines et du Bureau de coopération civile (couverture des services de renseignements sud-africains) condamné à vingt-huit ans de prison pour meurtre, le journaliste commence par douter. Jusqu’à ce qu’il déniche un autre membre de l’unité de Louw, qui confirme l’ensemble de ses propos.

Fausse balise

Dans Death of a President, Hans Louw raconte : « La cible était clairement identifiée : l’avion de Samora Machel, qui était attendu dans les parages cette nuit-là. » Louw faisait partie d’une des deux équipes chargées d’abattre l’avion présidentiel avec un missile sol-air, si jamais l’utilisation de la balise radio mobile (VOR, pour VHF Omnidirectional Range) venait à échouer. « Notre travail était de nous assurer que le président était bien mort… Nous nous sommes retirés aux premières lueurs le lendemain matin… », se souvient-il. Dans le polar de Deon Meyer, on peut lire à propos d’un personnage poursuivi par les services secrets sud-africains : « Avec beaucoup d’efforts et de patience, il avait fini par reconstituer les bribes de nouvelles et de rumeurs. L’avion de Samora Machel avait été dévié. Quelque part, on avait installé une fausse balise, un VOR, selon les spéculations conjointes du Times of Swaziland et des experts russes. Il savait où se trouvait le VOR. Il savait qui l’avait mis à cet endroit. » L’auteur, qui est aussi journaliste, sait de quoi il parle. Il a enquêté sur le sujet pendant treize ans. Le roman et le documentaire ont d’autres points communs et mènent à la même conclusion. Le collègue de Hans Louw, dont l’identité reste secrète, confirme la thèse du faux VOR : « Oui, une fausse balise avait été placée là. Elle devait conduire le pilote à croire qu’il était au Mozambique, alors qu’il était en réalité à Mbuzini et qu’il descendait. »  Une thèse que les anciens responsables refusent toujours d’avaliser. En réponse aux témoins qui se trouvaient sur place, l’ancien ministre des Affaires étrangères, Pik Botha, n’a qu’une réponse : « Si ces allégations, ces propos imaginaires, ces fruits de l’imagination ne cessent pas, alors ma réaction est très simple et très claire : il faut nommer une nouvelle commission d’enquête. » Hans Louw, lui, soutient avoir parlé pour soulager sa conscience, de manière à « mourir dans la dignité », sans « cadavre dans [son] placard ».

Guerre civile

Reste à trouver les commanditaires et ceux qui ont fourni la technologie nécessaire pour mener à bien l’opération. À défaut de preuves définitives, laissons-nous emporter par l’imagination bien informée de Deon Meyer.  Voilà ce qu’énonce un personnage fictif, Quintus Wernich, directeur d’une entreprise privée de systèmes aéronautiques pour l’armement : « Les Israéliens avaient mis au point un système de faux VOR, impossible à différencier du véritable McCoy. […] Quand je me suis arrêté devant le garage, toutes les pièces m’ont paru s’emboîter. Les remarques du ministre sur Machel, combien il serait dans l’intérêt de l’Afrique tout entière qu’il vienne tout simplement à disparaître. […] Un meurtre ? Monsieur Lemmer, on était en guerre. Samora Machel était un communiste, un athée, qui menait une guerre civile contre les gens de son propre pays avec l’aide des Russes. Il emprisonnait, torturait et exécutait ses propres sujets sans autre forme de procès ; c’était un dictateur qui accueillait des terroristes pour pouvoir déstabiliser la région tout entière. » C’est peut-être bien ainsi que l’on considérait le président mozambicain à l’époque, dans les milieux de l’apartheid… 

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