Politique

Sur les fronts 
du Moyen-Orient

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Mis à jour le 19 novembre 2008 à 09:11

«Si vous m’apportez votre voix, s’écriait Barack Obama le lundi 3 novembre, non seulement nous gagnerons l’élection, mais, ensemble, nous changerons ce pays et nous changerons le monde. » C’est l’extravagante promesse qu’il doit maintenant tenir. La tâche herculéenne qui lui incombe est de corriger et de faire oublier les crimes et les bourdes de l’ère Bush. Si le nouveau président veut redorer le blason de l’Amérique à l’étranger, il lui faut entreprendre une révision radicale des principes et des pratiques de la politique étrangère de l’administration Bush. Ce qui signifiera un rejet de l’unilatéralisme, du militarisme, des guerres préventives, de la brutale « guerre mondiale contre le terrorisme », et de toutes les horreurs et les violations du droit national et international associées à Abou Ghraib, à Guantánamo et aux nombreux trous noirs où l’Amérique a enterré les victimes souvent innocentes de la vengeance sauvage qu’elle a tirée du 11 Septembre. Obama se voit offrir l’extraordinaire possibilité de faire passer l’Amérique de la guerre à la paix. On est particulièrement impatient de savoir qui il prendra comme secrétaire d’État et comme secrétaire à la Défense. Ces premiers choix – parmi les milliers que son administration aura à faire dans les prochaines semaines – donneront une indication sur la politique qu’il entend mener. Pour le monde arabo-musulman, la victoire d’Obama signifie la défaite des néoconservateurs américains, architectes douteux de la guerre d’Irak. Elle consacre la fin définitive de la folie géopolitique des « néocons » de vouloir « réformer » le monde arabe par la force militaire pour garantir la sécurité des États-Unis et d’Israël. Appuyés sur leurs nombreux organes de propagande – l’American Enterprise Institute, le Washington Institute for Near East Policy, le Weekly Standard et tout le reste –, les néocons ont soutenu le républicain John McCain. Ils espéraient que sa victoire leur donnerait une chance d’achever la tâche entreprise sous Bush.

Attitude radicalement différente

Ces durs pro-israéliens étaient convaincus que pour qu’Israël conserve son hégémonie régionale il fallait que le monde arabo-musulman soit à genoux. Il en est résulté l’invasion et la destruction de l’Irak, une bruyante campagne en faveur d’une guerre américaine contre l’Iran – ou, à tout le moins, des sanctions visant à ruiner l’économie iranienne. Le tout complété par l’isolement de la Syrie et la diabolisation des « terroristes » du Hezbollah et du Hamas, qui osaient résister à l’agression et à l’occupation israéliennes. Il était entendu que l’Amérique et Israël avaient en face d’eux un ennemi commun, « le terrorisme islamiste ». À en juger d’après ses discours – et ses origines tiers-mondistes –, l’attitude d’Obama sera radicalement différente. Il s’est engagé à déclarer que « l’Amérique n’est pas en guerre avec l’Islam ». Il semble décidé à renouer des relations saines avec le monde arabo-musulman. Il cherche certainement à se dégager du carcan stratégique et du fatras idéologique de la guerre contre le terrorisme de Bush. Il n’est pas étonnant qu’Israël ait été à peu près le seul pays au monde où une majorité importante souhaitait la victoire de McCain.

Quelles doivent être les priorités d’Obama au Proche- et au Moyen-Orient ?

Il lui faut tenir sa promesse de retirer les troupes américaines d’Irak dans un délai de seize mois. Plutôt que d’envoyer des renforts dans le bourbier de l’Afghanistan, il serait avisé d’obtenir rapidement un cessez-le-feu, suivi par une fin négociée du conflit avec les talibans qui leur propose une participation au gouvernement à la condition qu’ils coupent tous les liens avec Al-Qaïda. D’ici là, les envois de missiles transfrontières à partir du Pakistan doivent cesser, puisqu’ils ne servent qu’à déstabiliser le pays et à exaspérer la haine contre les États-Unis. Obama a l’obligation de s’attaquer au règlement de l’interminable conflit israélo-arabe plus rapidement et plus sérieusement qu’aucun président américain ne l’a fait avant lui. Cela signifie une solution de deux États pour le problème israélo-palestinien, mais aussi une paix générale incluant la Syrie, la Liban et la totalité des pays arabes sur la base du plan de paix arabe de 2003, ou de quelque chose de très voisin. Seule la puissance américaine peut briser le cycle de violence au Moyen-Orient. Obama sait, cependant, que tout ce qui s’écartera d’une forte orientation pro-israélienne se heurtera à une opposition féroce. Les néocons ne sont plus au pouvoir, mais ils n’ont pas désarmé. La tâche d’Obama sera de persuader les Israéliens que le moment est venu de faire la paix, même si cela implique de restituer les territoires annexés en 1967.

Envisager le retrait du golfe

Avec l’Iran, il est impératif de chercher une réconciliation qui s’est longtemps fait attendre, tout en garantissant à Israël que ses intérêts sécuritaires ne seront pas sacrifiés. Mais l’Iran, lui aussi, veut obtenir l’assurance qu’il ne sera pas attaqué. C’est à cette condition seulement qu’il pourrait accepter de soumettre son programme nucléaire à une surveillance internationale effective. On ferait un pas important vers la stabilité régionale en intégrant l’Iran à la région du Golfe via un pacte sécuritaire Iran-Conseil de coopération du Golfe. À plus long terme, Obama devra envisager de retirer les troupes américaines du Golfe et de se cantonner au rôle traditionnel de l’Amérique. Il pourrait ainsi continuer à protéger ses amis sans se faire d’autres ennemis. Les États-Unis ne peuvent pas à eux seuls régler tous les problèmes du monde. Ils ne sont plus la seule superpuissance incontestée, mais seulement un pôle – même si c’est le plus important – d’un monde multipolaire qui comprend la Chine, l’Union européenne, la Russie, l’Inde, le Brésil, l’Afrique du Sud et même les Arabes (s’ils peuvent un jour présenter un front uni). Obama semble comprendre qu’une attitude authentiquement multilibérale sera nécessaire. Cela implique une nouvelle architecture politique mondiale dans laquelle les puissances émergentes auront voix égale. Le Moyen-Orient voudra qu’il donne la priorité à ses problèmes, mais d’autres lui demanderont de leur consacrer du temps et des ressources. Il devra s’attaquer à la crise financière mondiale, qui exigera la création d’une nouvelle architecture financière internationale ; il devra investir massivement dans l’infrastructure délabrée des chemins de fer, des barrages, des écoles et des services de santé de l’Amérique ; il devra s’occuper de la menace du changement climatique ; de la prolifération nucléaire ; de la crise alimentaire et de la pauvreté mondiale ; de la recherche d’une énergie renouvelable ; du scandale humanitaire des millions de réfugiés et de personnes déplacées. Obama réussira-t-il à progresser sur l’un de ces fronts ? À en juger par sa campagne, son approche sera pragmatique, modérée et marquée par une volonté de conciliation. Il a promis de prendre des républicains dans son administration. Il est pour le changement, mais il n’est pas révolutionnaire. Les optimistes du Moyen-Orient qui rêvent d’une nouvelle Amérique – honnête, pacifique et juste, non soumise aux pressions détestables des groupes d’intérêts particuliers − seraient bien inspirés de se rappeler qu’Obama n’a promis que « le changement auquel on peut croire ». Il n’a pas promis l’utopie.