Culture

Quel avenir pour Carthage ?

Face à la concurrence des festivals à paillettes et des rendez-vous argentés des pays du Golfe, les Journées de Carthage, la plus vieille manifestation cinématographique du continent, peinent à tenir leur rang.

Par - Fawzia Zouari, envoyée spéciale à Tunis
Mis à jour le 30 novembre 2008 à 18:19

C’est une première dans l’histoire des Journées cinématographiques de Carthage (JCC) : la 22e édition – qui a eu lieu à Tunis du 25 octobre au 1er novembre – a déroulé le tapis rouge à ses invités. Chose inconcevable il y a peu, tant ce festival, lancé en 1966, a toujours tenu à son esprit militant et frondeur. Mais voilà. Les temps changent, et la directrice de la session 2008, Dora Bouchoucha (voir J.A. n° 2495), est obligée de l’admettre : « La dimension militante n’attire plus grand monde. Il fallait que les JCC soient dépoussiérées, qu’elles établissent un équilibre entre le studieux et le glamour. »

Tapis rouge, donc, invités de marque, nouveau prix (du scénario)… Bref, un lifting qui vise à s’adapter à une époque où les festivals du cinéma ont changé de look, troquant l’idéologie contre les paillettes. « C’en est fini des festivals basés sur des idées et des contenus, constate le cinéaste tunisien Moncef Dhouib. Du monopole d’État à la distribution, tout se tenait jadis avec l’idée d’une exception culturelle avant l’heure et la conviction que l’intellectuel est une force qui peut aider au changement. Carthage ne peut plus prétendre lancer des talents comme Chahine, ou révéler au monde un Sembène. Ce n’est plus qu’un relais, et seuls les romantiques du cinéma l’aiment encore. » De plus, ajoute Dhouib, le mariage entre le nord et le sud du continent est devenu une coquille vide. « On pense que l’Afrique n’est pas people et que les grandes vedettes occidentales peuvent servir de formidable publicité. »

Recul évident

Par ailleurs, comment garder une visibilité à un festival injustement boycotté par la presse occidentale tandis que se multiplient les rendez-vous internationaux, tel celui de Marrakech, voire de Tunis, où un nouvel ovni nommé « Festival international du film de Tunis » a précédé de deux semaines les JCC… Sans compter Montréal, Milan ou Angers, qui constituent pour les Subsahariens de vraies opportunités. Beaucoup de cinéastes réservant en outre la primeur de leurs films pour d’autres rencontres, comme le Fespaco (Ouagadougou), que quelques mois seulement séparent des JCC.

Autre menace, les festivals dits à « enveloppes » organisés par certains pays du Golfe et dotés de prix consistants : entre les 250 000 dollars (196 000 euros) qu’offre Abou Dhabi et les 20 000 dinars (11 700 euros) du Tanit d’or, il n’y a pas photo… L’attrait de ces nouvelles capitales du septième art – dans « des pays qui ne produisent pourtant pas un seul millimètre de pellicules », commente le directeur du Centre du cinéma marocain, Noureddine Saïl – prive un peu plus les JCC des inédits dont elles avaient le privilège.

Il faut noter, à ce propos, le paradoxe entre la profusion des festivals et le petit nombre de films réalisés. Le cinéma arabo-africain accuse un recul évident. Dans l’hommage qui a ouvert cette année les JCC et qui fut consacré aux défunts Youssef Chahine, Ousmane Sembène et Ahmed Attia, d’aucuns ont vu la fin d’une époque et « un enterrement du cinéma du Sud ». Une chose est sûre, sur les dix-huit films en compétition, seuls quatre provenaient d’Afrique subsaharienne. Même si le Tanit d’or fut attribué au très beau Teza de l’Éthiopien Haïlé Gerima, le choix était si restreint que les organisateurs ont dû inclure la vidéo (Zimbabwe, du Sud-Africain Darrell Roodt), quitte à faire entorse au règlement, qui bannit ce support.

Pour expliquer cette carence, la profession invoque le tarissement des fonds européens : « Il n’y a plus de coproduction avec le Nord, sauf pour des cas liés à la stature du réalisateur », affirme le producteur Néjib Ayed. « Les fonds vont désormais vers les pays de l’Europe de l’Est et de l’Asie. L’Afrique est passée de mode », ajoute Ayed.

Faut-il se tourner vers une collaboration Sud-Sud ? « C’est une idée ancienne qui, comme l’unité arabe, n’a aucun sens aujourd’hui, rétorque Moncef Dhouib. Dans les faits, il n’y a pas d’échanges. » Aucun film tunisien, par exemple, n’a jamais été distribué dans les salles commerciales en Égypte. Les Tunisiens ont tenté de passer l’obstacle infime de la langue, voire d’intégrer des comédiens du Nil dans leur casting, rien n’y fait. « Aujourd’hui, on peut diffuser un film en Allemagne ou en Suisse mais pas en Algérie ou en Syrie, affirme un distributeur local. Seul le Maroc fait des efforts dans ce sens. C’est pareil pour l’Afrique subsaharienne. Quel est le distributeur tunisien qui va faire venir un film malien ? »

Identité africaine

À ce contexte général s’ajoutent les problèmes structurels des JCC, notamment l’absence de bureau permanent. « Avec quatre mois seulement de préparation, avance un des organisateurs, c’est déjà bien que les JCC existent. On ne va pas nous demander d’innover en plus, alors que les centres de décision ne sont pas visibles, qu’il n’y a pas de personnel permanent, pas d’archives, pas de mémoire. »

La montée de l’islamisme et une rengaine religieuse qui rend frileux les responsables de tutelle ne sont pas étrangères à la crise du cinéma régional : « On nous concède la liberté d’expression mais assortie de la nécessité de tenir compte de nos traditions, chose d’autant plus grave qu’elle est relayée par des médias qui ont achevé de tuer l’élan créateur en se mettant à faire de la morale ou des règlements de comptes. »

Fort heureusement, producteurs et cinéastes ne sombrent pas tous dans le pessimisme. Dora Bouchoucha croit en l’avenir des JCC si les autorités de tutelle décident d’une structure et d’interlocuteurs permanents. De même, le Marocain Noureddine Saïl ne désespère pas de voir les JCC se tenir tous les ans. L’arrivé d’un nouveau ministre à la Culture donne de l’espoir aux gens du métier. « Je sais que ça va changer, car Abderraouf el-Basti nous connaît tous et n’ignore rien du dossier. La situation est mûre, le moment est propice, les solutions sont prêtes, on attend juste que l’alchimie fonctionne », clame Néjib Ayed.

Le producteur Lotfi Layouni va plus loin en parlant d’une relance certaine des JCC : « Elles vont renaître de leurs cendres et feront en sorte de provoquer la renaissance du cinéma tunisien. » Quant au cinéaste Mahmoud Ben Mahmoud, il espère que, dotées de structures plus solides et fidèles à leur esprit africain, les JCC ouvriront sérieusement le chapitre de la coopération Sud-Sud et, surtout, feront le bilan de la relation arabo-africaine. « Il s’agit de savoir ce que quarante-quatre ans de JCC nous ont révélé de l’Afrique subsaharienne et ce qu’ils nous ont appris de notre identité africaine. »

En attendant, les Subsahariens présents n’ont pas rechigné à renouveler leur confiance au rendez-vous de Carthage. Pour le réalisateur malien Salif Traoré : « Les prix ne comptent pas, c’est l’esprit avec lequel le film est montré qui importe et cet aspect n’existe que dans les JCC. » Des propos que le grand acteur burkinabè Sotigui Kouyaté a dits à sa façon, le soir de la clôture, devant un public debout pour l’ovationner lorsque le prix d’honneur pour l’ensemble de sa carrière lui a été remis : « Un grand merci à la Tunisie, où je suis sorti de l’ombre, puisque c’est le premier pays qui m’a rendu hommage ! »