Société

Que deviennent 
les islamistes libérés ?

Depuis la grâce présidentielle du 7 novembre, il ne reste plus aucun ancien activiste du mouvement Ennahda derrière les barreaux. Mais le problème de la réinsertion des ex-détenus reste posé.

Accusés d’avoir infiltré l’armée et la garde nationale, et de préparer un coup d’État, ils formaient le noyau dur du « groupe sécuritaire ». Sadok Chourou et vingt de ses camarades, condamnés en 1992 à des peines allant de trente ans de prison à la réclusion à perpétuité, ont été graciés par le président Zine el-Abidine Ben Ali à la veille des festivités du 7-Novembre. Leur libération marque un tournant : il ne reste plus aucun ancien activiste du mouvement islamiste Ennahda derrière les barreaux.

Longtemps exclus des grâces présidentielles, les prisonniers d’Ennah­da, principale force d’opposition au régime dans la première moitié des années 1990, ont commencé à bénéficier de mesures de clémence à partir de 1999. Plusieurs centaines d’entre eux ont été condamnés pour appartenance à une organisation interdite, sédition, ou atteinte à la sûreté de l’État. Les autorités se sont toujours refusées à leur reconnaître la qualité de prisonniers politiques, estimant que leurs crimes relevaient du droit commun. Si les premières libérations ont concerné de simples militants, au nombre de 400 à 500, le mouvement s’est amplifié et a changé de nature entre 2004 et 2006 avec l’élargissement d’anciens dirigeants du mouvement, comme Zied Daoulatli, Ali Laaraiedh, Hamadi Jebali ou encore Mokdad Arbaoui.

Ces libérations et la réforme du système carcéral supprimant le régime d’isolement des détenus ont permis d’apurer une grande partie du contentieux entre la Tunisie et les associations internationales de défense des droits de l’homme. Aujourd’hui, ce sont les sympathisants de la mouvance djihadiste, autrement plus radicaux, qui cristallisent l’attention. D’après Amnesty International, 977 d’entre eux ont été arrêtés et condamnés sur la base de la loi antiterroriste du 10 décembre 2003. Pourtant, si le sort des anciens prisonniers d’Ennahda interpelle moins, le problème de leur réinsertion reste entier. Contrairement à l’Algérie, qui s’est résolument engagée dans une politique de « réconciliation nationale » (voir encadré p. 48), la Tunisie continue d’appliquer aux détenus libérés un dispositif de surveillance et de contrôle très rigoureux.

Une liberté au goût amer

Ali Laaraiedh, 53 ans, ingénieur de formation, considéré comme le porte-parole officieux d’Ennahda, en sait quelque chose. Libéré en novembre 2004, six mois avant le terme de sa peine, il a passé quatorze ans et demi derrière les barreaux, dont douze et demi en isolement total. Cet intellectuel à l’allure fluette, presque fragile, et au visage barré d’une moustache, parle d’une voix posée. Il ressemble au plus ordinaire des pères de famille. Mais son regard toujours aux aguets trahit l’homme traqué. Il n’a en principe pas plus le droit de parler aux journalistes que celui d’assister à des réunions politiques. Sa liberté à un goût amer, celui du contrôle administratif, d’une durée théorique de cinq ans, auquel ses juges l’ont astreint. « Le contrôle, c’est d’abord pointer à heure fixe et signer un registre, tous les jours la première année, au poste de police de son lieu de résidence. La deuxième année, ça s’allège, l’astreinte passe à une fois par semaine. Cela dit, on peut être convoqué à n’importe quel moment. Je n’ai été autorisé qu’une seule fois à sortir du Grand Tunis, pour les obsèques de ma mère, à Médenine. Mais le plus pénible à vivre, c’est le harcèlement des visiteurs. Tous ceux qui viennent me voir sont interrogés, fichés, y compris lorsque ce sont des membres de la famille. C’est dissuasif… Et quand je sors, c’est pareil. J’ai fini par renoncer à assister aux réunions familiales ou aux mariages tellement c’était éprouvant. Je suis libre. Mais je suis un paria ».

Abdallah Zouari, ancien rédacteur en chef de l’hebdomadaire Al-Fajr, a été libéré en 2002 après onze ans de prison… et assigné à résidence à Zarzis, dans le Sud, à 500 km de Tunis et de sa famille. Le contrôle administratif, mis en place en 1992, est à géométrie variable. « Rien dans la loi n’astreint les individus à pointer quotidiennement pour signer un registre, explique l’avocat Samir Dilou. L’esprit du texte consiste simplement à signaler son lieu de résidence, qui doit théoriquement être la dernière adresse connue avant l’emprisonnement. Concrètement, le contrôle place les ex-détenus et leurs familles dans un état de tension extrême, car on leur fait bien comprendre qu’en cas de manquement, ils peuvent retourner en prison d’un instant à l’autre. »

Ancien dirigeant de l’UGTE, l’Union générale tunisienne des étudiants, syndicat (interdit) proche d’Ennahda, Dilou a passé 10 ans, 2 mois et 8 jours en prison, entre mai 1991 et juillet 2001. Il est aujourd’hui inscrit au barreau de Tunis. Son cabinet a pignon sur rue, et c’est un membre actif de l’Association internationale de soutien aux prisonniers politiques (AISPP), organisation (non reconnue) spécialisée dans la défense des détenus islamistes. Même si tout n’a pas été facile, ce quadragénaire originaire de Raf Raf est à bien des égards un privilégié : sa fiancée, qui vivait en France, l’a attendu pendant ces dix ans ; ils se sont mariés en 2003, ont maintenant une petite fille, Manel, et attendent un deuxième enfant. Il a un passeport, qu’il a récupéré en 2005. Et, surtout, il travaille.

Des avocats opiniâtres

Les avocats appartiennent en effet à une corporation politisée, solidaire par-delà les clivages et prompte à se mobiliser pour défendre ses membres. La loi leur garantit le droit d’exercer sauf dans le cas d’une condamnation pour atteinte à l’honneur. Et nombre d’anciens prisonniers d’opinion catalogués comme sympathisants islamistes exercent aujourd’hui leurs talents dans les prétoires. Abdelfattah Mourou, l’ancien numéro deux d’Ennahda, qui a cessé toute activité politique, est aujourd’hui à la tête d’un cabinet prospère. D’autres ténors du barreau, comme Samir Ben Amor, Nourredine Bhiri, Saïda el-Akremi, ou encore Mohamed Nouri, sont devenus des défenseurs attitrés des islamistes. Proche d’Ennahda, Nouri a fait sept mois de prison, il y a une quinzaine d’années, pour ses écrits. Son cabinet tourne au ralenti. Sa clientèle de sociétés l’a abandonné. Et il faut une bonne dose de volonté pour franchir le pas de sa porte. Ses locaux, sis rue Mokhtar-Attia, sont surveillés en permanence. Ils abritent aussi le siège de l’association Liberté et Équité, fondée en 2007, qui s’implique dans la dénonciation de toutes les atteintes aux droits de l’homme.

Liberté et Équité offre une aide juridique et une assistance aux proches des détenus, consigne scrupuleusement les cas qu’on lui rapporte et tente de les porter à la connaissance du public via des communiqués sur Internet. « C’est à la fois peu et beaucoup, car au moins nous alertons l’opinion, estime Me Nouri, mais nous ne pouvons guère faire davantage, nous n’en avons pas les moyens. Nous n’acceptons ni subventions étrangères ni aides publiques, et nos 70 membres sont bénévoles. » Tous ou presque sont d’anciens détenus. Les ex-prisonniers politiques ont investi le milieu associatif indépendant. Mais cette occupation ne remplace pas le travail rémunéré. Or les possibilités d’insertion professionnelle sont très limitées. « Il est extrêmement difficile d’obtenir des papiers, qu’il s’agisse de la carte nationale d’identité, ou plus encore du fameux bulletin n° 3 du casier judiciaire, sésame indispensable demandé par les employeurs du privé, explique un ex-détenu issu de la mouvance communiste. Islamistes et gauchistes sont logés à la même enseigne. Ils trouvent toutes les portes fermées et sont de facto condamnés à l’oisiveté et à vivre aux crochets de leurs familles, ou à enchaîner les petits boulots. »

Moncef Ben Salem, universitaire et mathématicien de renom, emprisonné entre 1990 et 1993, vit à Sfax et ne peut plus travailler. Le journaliste Hamadi Jebali se trouve dans une situation similaire à Sousse. Quant à Ali Laaraiedh, il en est réduit à vendre des bricoles dans les souks, sur les marchés. Pour beaucoup de ces « sans-papiers », qui ne peuvent s’affilier à l’assurance maladie faute d’emploi salarié ou de document établissant leur qualité de chômeur, la question de la couverture sociale et de l’accès aux soins médicaux ou psychologiques reste posée.

Grève de la faim

Libéré il y a un an après neuf ans de prison, souffrant de graves problèmes rénaux et cardiaques, Abdellatif Bouhjila a passé une quarantaine de jours en grève de la faim, entre octobre et novembre, pour obtenir le droit d’être soigné. « Quand nous sommes confrontés à certains cas limites, on peut avoir le sentiment que la condamnation est une marque indélébile qui poursuivra toute sa vie l’ancien prisonnier, comme s’il devait éternellement expier sa faute, raconte Samir Dilou. Pourtant, la situation a évolué. Les prisons se sont vidées. Le contrôle s’est en partie allégé. Il y a moins d’arbitraire. Mais maintenant il faut aller plus loin. Et réfléchir sur la meilleure façon de réinsérer dignement et complètement les milliers d’anciens détenus, car ils ont payé leur dette à la société… »

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