Politique

Vital Kamerhe : « Il ne faut jamais désespérer du Congo »

Par - Propos recueillis par François Soudan
Mis à jour le 11 décembre 2008 à 09:03

Kabila, Nkunda, Rwanda, armée, contrats chinois, droits de l’homme… le très médiatique président de l’Assemblée nationale congolaise se livre sans détour à propos de la grave crise que traverse son pays.

Il aura 50 ans dans trois mois et tout l’avenir devant lui. Au cœur de la tempête qui balaie l’est de la République démocratique du Congo, Vital Kamerhe, président de l’Assemblée nationale depuis un peu plus de deux ans et numéro deux de facto du pays, fait entendre sa voix. Lui-même originaire du Sud-Kivu, il a, le 28 octobre, fait adopter par les députés un plan de sortie de crise prônant le dialogue avec le général rebelle Laurent Nkunda et un programme économique pour éradiquer la pauvreté, « base de la violence dans cette région ».

Un programme pas forcément conforme aux desiderata du pouvoir, mais bien dans la manière de cet homme indépendant et atypique, populaire et parfois populiste, très soucieux de sa propre trajectoire et de son image au sein de l’opinion et qui a toujours fondé son soutien au chef de l’État, Joseph Kabila, sur la base d’un parler vrai et parfois d’un parler cru. De passage à Paris, fin novembre, il s’explique. Sans langue de bois.

 

Jeune Afrique : Laurent Nkunda est-il une « création » du Rwanda, comme on le dit à Kinshasa ?

Vital Kamerhe : Il ne servirait à rien, alors que nous recherchons la paix, de prononcer ce genre de phrase provocatrice. Chacun sait d’où viennent Nkunda Batware et son mouvement, c’est un secret de polichinelle. Mais il ne serait pas bon que cela sorte de la bouche du président de l’Assemblée nationale. Nkunda et ses troupes sont une réalité avec laquelle nous devons compter. Les intégrer dans les institutions de la République, sous certaines conditions, ressort de la même logique qui nous a conduits hier à intégrer Jean-Pierre Bemba et Azarias Ruberwa au sein de ces mêmes institutions, c’est une nécessité. Prenons Nkunda au mot et discutons.

Pourquoi le Kivu est-il une poudrière ?

Parce que le Kivu est riche et que cette guerre est avant tout une guerre pour l’appropriation des minerais de l’est de la RD Congo. Les intérêts miniers sont partout : derrière Nkunda, derrière les ex-FAR et les Interahamwes, derrière le Rwanda, derrière certains complices congolais. La réalité est simple. La plupart des mines du Nord-Kivu sont sous le contrôle physique des rebelles rwandais. Ce sont eux qui exploitent le coltan, la cassitérite et l’or, mais ce ne sont pas eux qui achètent et exportent ces minerais. Via toute une série d’intermédiaires, dont certains sont congolais, ces produits de notre sous-sol se retrouvent à Kigali, qui en est devenu la principale place d’exportation vers l’Asie et l’Occident, parfois aussi à Bujumbura ou à Entebbe en Ouganda. C’est paradoxal, mais c’est ainsi.

Les autorités rwandaises ont toujours nié être partie prenante dans ce genre de trafic…

Je ne crois pas une seconde en leurs dénégations. Tous les experts savent que je dis vrai. Quoi qu’il en soit, la seule solution est d’établir une traçabilité de ces « minerais du sang », comme pour les « diamants du sang » de la Sierra Leone et du Liberia. Parallèlement, il faut relancer la Communauté économique des pays des Grands Lacs, la CEPGL, seule à même de fournir à un petit pays trop densément peuplé comme le Rwanda un espace écono­mique où mieux respirer.

Êtes-vous favorable à l’envoi d’un contingent angolais au Kivu ?

Tout à fait, à cent pour cent. Ce sont des troupes africaines, qui connaissent bien nos réalités. Cela ne doit pas inquiéter le Rwanda, lequel aura la possibilité de dépêcher des officiers au sein de l’Observatoire international prévu pour rassurer les uns et les autres. Ces forces angolaises auront en effet pour objectif, entre autres, de nous aider à désarmer les ex-FAR et les Interahamwes, une tâche complexe pour laquelle notre pays a besoin de l’implication de toute la communauté internationale. S’il était aussi facile de résoudre ce problème, je pense que les Rwandais, qui ont occupé pendant cinq années le Kivu, y seraient parvenus.

Nkunda a-t-il un avenir politique à Kinshasa ?

Pourquoi pas ? À condition qu’il sache qu’on ne devient président qu’après avoir remporté des élections démocratiques. S’il veut le poste, il lui faudra être candidat en 2011. Et gagner dans les urnes.

Pourquoi l’armée congolaise est-elle incapable de venir à bout de la rébellion ?

Parce que l’histoire se répète et que cette flambée de rébellion à l’Est survient au plus mauvais moment. Il y a onze ans, c’est avec l’aide de certains généraux de Mobutu que Laurent-Désiré Kabila a pu prendre le pouvoir. Aujourd’hui, nous avons une armée composite en pleine restructuration, au sein de laquelle les frustrations sont encore nombreuses parmi les officiers – qui souffrent de la superposition de plusieurs centres de commandement – et d’où le tribalisme n’est pas absent. Entre Nkunda et ses hommes, qui proviennent tous du RCD-Goma [Rassemblement congolais pour la démocratie, NDLR], et certains cadres issus de ce même mouvement et qui ont été intégrés au sein de notre armée, il y a encore des sympathies, des connivences. En réalité, cette armée est le produit bancal d’un partage entre une demi-douzaine de forces autrefois antagonistes. Une armée que l’on découpe ainsi comme un gâteau ne peut être que fragilisée. D’ailleurs, le chef de l’État lui-même avait à l’époque exprimé les plus vives réserves quant à cette façon de procéder. La suite lui a donné raison.

Cela n’explique pas l’indiscipline et les pillages.

C’est vrai qu’on a trouvé, en vente dans les magasins de Kisangani, des stocks de rations militaires. Il y a donc eu des détournements. Comment voulez-vous qu’un soldat qui ne mange plus depuis trois jours parce que ses chefs ont trafiqué avec sa nourriture ait un comportement normal ? Tout cela nous place dans une position telle que nous n’avons pas d’autre choix, aujourd’hui, que de privilégier une solution politique et diplomatique du conflit afin d’éviter les humiliations et les pertes humaines inutiles. Discuter avec Nkunda, donc, mais aussi rétablir nos relations avec le Rwanda.

Pouvez-vous vous entendre avec le président Kagamé ?

Ce n’est pas une question de sentiments, mais une affaire d’intérêts. Même en pleine guerre froide, les États-Unis et l’URSS n’ont jamais rompu leurs relations diplomatiques. Nous sommes condamnés à nous entendre.

Des crimes de guerre ont-ils été commis au Nord-Kivu ?

C’est une évidence. Nous en avons tous vu les preuves sur France 24.

Par qui ?

Ce sera à la justice internationale de le dire. Je souhaite que tous ceux qui ont commis ce type d’actes, quels qu’ils soient, soient déférés devant la CPI [Cour pénale internationale, NDLR].

Le gouvernement rwandais accuse votre armée de collaborer avec les ex-FAR et les Interahamwes, lesquels combattraient à vos côtés. Qu’en dites-vous ?

Où sont les preuves de ces accusations ? Qu’on me les montre ! Pour le reste, ce n’est pas parce que le Rwanda a vécu un génocide épouvantable que le Kivu doit connaître un holocauste. Quittons plutôt le terrain malsain des accusations réciproques pour celui des solutions. Plus de trois mille rebelles rwandais ont déjà été rapatriés chez eux. Que la paix revienne, et l’opération de neutralisation de ces éléments reprendra.

Le président Kabila vient de limoger le chef d’état-major général de l’armée, le général Kayembe, et de le remplacer par le général Etumba. Êtes-vous d’accord ?

Oui, il n’y a pas de mauvaises troupes, dit-on, il n’y a que de mauvais chefs. Le lieutenant général Didier Etumba Longila, qui est un professionnel formé à l’École royale militaire de Belgique et un ancien des Forces armées zaïroises, a la réputation d’être un bon chef. Mais changer la tête ne suffit pas. Notre armée souffre d’un mal qui la ronge. Quelle chaîne sécurisée faut-il mettre en place pour que la solde parvienne jusqu’au front sans être amputée ou détournée ? Comment faire en sorte que cette armée qui compte autant d’officiers que de soldats puisse enfin se conformer aux standards internationaux ? Comment rajeunir des effectifs composés pour moitié d’hommes de plus de 45 ans ? Les vrais défis sont là. Notre armée a besoin d’une réforme en profondeur.

Votre bureau de président de l’Assemblée, à Kinshasa, est désormais occupé par le chef de l’État, ce qui a soulevé beaucoup de polémiques. Comment en est-on arrivé là ?

Le président Kabila a souhaité, dans le cadre de l’« union sacrée » contre les périls qui menacent l’est de notre pays, pouvoir mener des consultations permanentes avec les élus du peuple. Ce qui est une bonne chose. C’est moi qui lui ai proposé de s’installer dans mon bureau plutôt que de le voir siéger dans une salle d’attente en pleine session parlementaire. Tout cela est provisoire, bien entendu.

Est-il vrai, comme vos adversaires le disent, que vous avez fait récemment l’acquisition d’une luxueuse villa à Rabat, au Maroc ?

Grotesque. Cela dit, Rabat est une belle ville. Si un généreux donateur est prêt à m’y offrir une villa, qu’il me le fasse savoir !

La rumeur a fait de vous un candidat sérieux au poste de Premier ministre, avant que vous soyez battu sur le fil par Alphonse Muzito.

À tort. Mais c’est vrai que la rumeur a couru avec insistance, au point que le chef de l’État lui-même y a cru. Je suis très bien à l’Assemblée nationale. Le président de l’Assemblée, je vous le rappelle, est le numéro deux du pays dans l’ordre protocolaire, devant le président du Sénat et le Premier ministre.

Et puis, vous êtes originaire de l’Est, comme Kabila…

Ça, par contre, c’est un faux argument. Kengo wa Dondo, qui fut de loin le meilleur des Premiers ministres de Mobutu, était comme lui un Ngbandi de [la province de] l’Équateur – ce qui ne l’a pas empêché d’être objectif.

Quel est l’état de vos relations avec Joseph Kabila ?

Elles sont bonnes. Même si ma position de législateur me met parfois en équilibre délicat entre le pouvoir exécutif et ma propre famille politique. Les lois que nous élaborons doivent être le plus impartiales possible. À moi de donner au président, pour qui j’éprouve le plus grand respect, le conseil juste au bon moment. Soutenir Joseph Kabila, qui a l’immense mérite d’apporter la paix à ce pays et dont la tâche est lourde, ce n’est pas le flatter, encore moins lui mentir et lui cacher la vérité.

Existe-t-il un gouvernement parallèle autour de Joseph Kabila ? Une sorte de cabinet de l’ombre ?

Ce n’est pas une spécialité congolaise, comme vous le savez. Tout ce que je souhaite, c’est que ce cabinet parallèle, s’il existe, agisse dans le sens du bien commun et pour le bien du chef de l’État lui-même, qui le mérite amplement. Des éminences grises, pourquoi pas. Mais ne perdons pas de vue que notre perspective, c’est la présidentielle de 2011 et la réélection souhaitable de Joseph Kabila.

Que pensez-vous des fameux contrats chinois ?

L’objectif visé est tout à fait louable. Qui pourrait s’opposer à ce qu’il y ait, au Congo, plus de routes, d’infrastructures et de chantiers ? Mais partager cela ne signifie pas qu’il faille s’interdire de renégocier au besoin telle ou telle clause des contrats. Ce devoir de vigilance n’implique évidemment pas que l’Assemblée nationale ait des arrière-pensées obscures, non. Les recommandations que nous avons formulées au gouvernement sont claires : nous constatons que les contrats chinois sont financés par notre cuivre et notre cobalt. Or les cours de ces minerais sont actuellement à la baisse. Exemple : le cuivre était coté à 9 000 dollars la tonne au moment de la conclusion des contrats. Il est aujourd’hui à 3 000 dollars. A-t-on prévu cette évolution ? Je crains que non. Dès lors, quels palliatifs faut-il mettre en place ? Et quelles garanties avons-nous obtenues de la part des Chinois que les réalisations fournies seront pérennes, en matériaux durables et respecteront l’environnement ? J’ai posé ces questions, et les réponses que l’on m’a fournies ne sont pas satisfaisantes. Il va donc falloir rediscuter. Et puis, il faudra bien que ces chantiers démarrent un jour. On nous a dit qu’ils démarreraient le 1er août. Cinq mois plus tard, rien n’a commencé. Enfin, il est impératif de lancer un vrai débat sur ce qui fonde notre avenir. Dépendre exclusivement d’un secteur minier aussi volatil n’est pas une solution. Développer l’agriculture, exploiter nos énormes potentialités en ce domaine : voilà la voie à suivre.

Le président Kabila admet-il que vous pratiquiez en permanence le soutien critique ?

Quand nous parlons ensemble, il me donne l’impression de me comprendre. Joseph Kabila est un démocrate, il sait écouter et il sait aussi que je ne le tromperai pas. Mais ce n’est pas toujours facile. Moi-même, en tant que président de l’Assemblée nationale, j’ai du mal à admettre certaines critiques et il faut une bonne dose d’ascèse pour se rendre compte que cela permet de rectifier ce qui doit l’être.

Le deuxième vice-président de ­l’Assemblée nationale a fait scandale à Kinshasa en vous accusant publiquement d’avoir détourné… sa propre épouse à votre profit !

Avant de se rétracter, de m’envoyer une lettre d’excuses et de faire amende honorable devant les élus du peuple ! C’est le genre d’affaire qui n’arrive qu’à Kinshasa. Je lui ai pardonné, alors que certains me conseillaient d’en profiter pour l’achever politiquement. Je dois avoir un grand cœur. Et puis je pense que ce monsieur a été manipulé par des forces qui me sont hostiles.

Les ressortissants de l’Équateur, province dont Jean-Pierre Bemba est originaire, se plaignent de violences, de tracasseries et de discriminations de la part des forces de l’ordre. Que faites-vous pour eux ?

Je me suis saisi de cette situation. J’en ai parlé au chef de l’État, qui était étonné d’apprendre cela et qui m’a assuré que des dispositions allaient être prises pour y mettre un terme. J’ai également écrit en ce sens au Premier ministre. Ces abus, dit-on, sont le fait de militaires. Or je constate que le nouveau patron de l’armée, le général Etumba, est lui-même originaire de l’Équateur. Il aura donc particulièrement à cœur de résoudre ce problème. En ce qui concerne les services de sécurité, dont certains citoyens se plaignent également, l’Assemblée compte renouveler cette année son appel à leur endroit : qu’ils se conforment, le plus scrupuleusement possible, aux règles internationales en matière de respect des droits de l’homme, tout particulièrement des détenus.

Vous avez combattu avec vivacité Jean-Pierre Bemba. Vous réjouissez-vous de le voir en prison à La Haye ?

En aucun cas. Jean-Pierre Bemba est un compatriote. Je pense à ses enfants, je pense à sa femme, qui est une amie proche de ma petite sœur. Et je dis : « Que Dieu l’assiste. »

Êtes-vous toujours aussi ambitieux ?

Que voulez-vous dire par là ? Être réélu député en 2011 ? Briguer à nouveau la présidence de l’Assemblée ?

Briguer la magistrature suprême…

Ce n’est pas à l’ordre du jour et cela ne se passe pas ainsi chez nous. C’est le parti qui présente son candidat à l’élection présidentielle.

Vous pourriez dire aussi : « Je ne serai jamais candidat contre Joseph Kabila. »

Nous ne sommes plus à l’époque de Mobutu, quand on faisait croire au chef qu’on était prêt à mourir pour lui, avant de le trahir à la première occasion. Ce qui m’importe, c’est que le PPRD [Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie, NDLR] demeure le premier parti du Congo, au service du peuple, du pays et du président démocratiquement élu.

Êtes-vous populaire ?

Ce n’est pas à moi de le dire. Je remarque simplement que, même en Europe, je ne peux pas faire trois pas dans la rue sans qu’un Congolais vienne me saluer. Qu’en est-il au Congo ? Venez et vous jugerez par vous-même…

Avez-vous peur pour le Congo ?

Oui et non. Nous sommes capables des pires déchirements, mais aussi des plus belles retrouvailles. Il ne faut jamais désespérer du Congo.