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Ce que l’affaire Zongo a changé

Le dixième anniversaire de la mort du directeur de L’Indépendant sera célébré le 13 décembre à Ouaga. La disparition de Norbert Zongo avait suscité à l’époque une forte mobilisation populaire. Que reste-t-il aujourd’hui de ce combat contre l’impunité ?

Dix ans déjà. Le 13 décembre prochain, dix années se seront écoulées depuis le « drame de Sapouy », la découverte du corps calciné de Norbert Zongo, le directeur de publication de l’hebdomadaire L’Indépendant, sur le siège passager de son 4×4 carbonisé, à une centaine de kilomètres au sud de Ouagadougou. Mais, bien plus qu’à un simple patron de presse, c’est à un symbole reconnu dans toute l’Afrique de l’Ouest que les Burkinabè s’apprêtent à rendre hommage.

Immédiatement qualifiée de crime politique, la mort du journaliste ­déclenche, à l’époque, une mobilisation sans précédent de la société civile. Sous l’impulsion du mouvement « Trop, c’est trop ! » et du Collectif des organisations démocratiques de masse et des partis politiques (CODMPP), les marches de protestation entreprises dans les jours qui suivent l’événement finissent par faire reculer le pouvoir. Dépassées, les autorités n’ont d’autre choix que de lâcher du lest… Renforcement des prérogatives de la Commission électorale nationale indépendante (Ceni), modification du code électoral, création d’un Observatoire national des élections (Onel) et du Syndicat burkinabè des magistrats (SBM), proclamation de la Journée nationale de pardon, mise en place d’un gouvernement d’union nationale, etc. Dans les ­quatre années qui suivent, les réformes sont telles qu’aux législatives de 2002 l’opposition parvient presque à faire jeu égal avec le tout-puissant Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP) de Blaise Compaoré, remportant 54 des 111 sièges à l’Assemblée nationale…

 

Régime fréquentable

Aujourd’hui toutefois, le bilan de cette ouverture à marche forcée est contrasté. Sur la scène internationale, force est de constater que l’opération a parfaitement fonctionné. Le Burkina est parvenu à s’imposer comme un pays à visage démocratique fréquentable. Pionnier dans l’accès aux ressources de l’Initia­tive PPTE (réduction de la dette des pays pauvres très endettés), bénéficiaire du programme américain de la Millenium Challenge Corporation (MMC), promoteur d’une Autorité supérieure du contrôle de l’État : « Sur les plans juridique et institutionnel, le pays a créé des dispositifs pour répondre aux critiques des bailleurs de fonds, dont il est très dépendant, si bien qu’il paraît aujourd’hui en avance sur le continent », analyse Augustin Loada, directeur exécutif du Centre pour la gouvernance démocratique et professeur de droit public et de sciences politiques à l’université de Ouagadougou. « La IVe République n’a rien à voir avec le régime de parti unique en vigueur dans les années 1960, ni avec la révolution sankariste, ni même avec le parti autoritaire qui dominait la vie politique au début des années 1990 », ajoute Mathieu Hilgers, chargé de recherche à l’Université catholique de Louvain, en Belgique, et coordinateur d’un ouvrage intitulé Une opposition qui ne dit pas son nom : représentations et pratiques populaires autour du pouvoir au Burkina Faso (à paraître en 2009). La presse burkinabè confirme la tendance. Les médias locaux comptent en effet parmi les plus diversifiés et les plus dynamiques d’Afrique francophone. « Auparavant, seul Norbert osait critiquer le pouvoir. Aujourd’hui, des journaux aussi différents que L’Événement, Bendré ou L’Observateur dénoncent les abus. L’affaire Zongo nous a permis d’être plus libres parce qu’elle a répandu l’idée que personne n’osera plus toucher à un journaliste », explique Abdoulaye Diallo, le gestionnaire du Centre national de presse Norbert-Zongo (CNP-NZ).

Au sein de la population, au ­contraire, fatalisme, rancœur ou résignation demeurent les sentiments les mieux partagés. Faible, divisée et dépourvue de leader charismatique, l’opposition paraît plus décrédibilisée que jamais. Perçue, au mieux, comme incapable d’offrir une alternative, elle est, au pire, considérée comme complice du régime. Ses vagabondages dans le paysage politique, où elle a alterné ralliements et dénigrements, ont brouillé son image au point de faire douter ses partisans de sa réelle volonté de « changer la vie ».

En pointe de la contestation dans les années 1999-2000, les étudiants burki­nabè restent, quant à eux, convaincus que, dans un système qu’ils jugent soumis au népotisme et à la cooptation, le meilleur moyen de faire carrière est de se lancer dans la politique, devenue aujourd’hui « un business comme un autre »… « Les gens ne croient plus au combat qu’ils ont mené. Après avoir marché, ils constatent que ceux d’hier sont encore aux affaires aujourd’hui », analyse Abdoulaye Diallo. À la faveur de la crise ivoirienne, qui a permis aux autorités de se poser en défenseurs de la nation burkinabè, le pouvoir est progressivement revenu sur les largesses qu’il avait accordées, dit en substance Bénéwendé Sankara, président de l’Union pour la renaissance/Mouvement sankariste (UNIR/MS). « Le régime s’est attaché à morceler toute forme de contestation, renchérit un autre opposant. Aujourd’hui, le CDP compte 73 députés au Parlement. » « Ce type de réactions n’est pas propre au Burkina. Le désintérêt pour la politique est un phénomène international. Partout dans le monde, les préoccupations citoyennes décroissent », réplique Roch Kaboré, actuel président de l’Assemblée nationale et du CDP.

 

Fédérer les frustrations

Ce mécontentement généralisé pourrait-il déboucher sur une mobilisation similaire à celle de 1998 ? Rien n’est moins sûr. Si la situation des Burkinabè ne s’est pas améliorée, le contexte et les structures qui avaient permis de mobiliser la population ne sont plus réunis. « L’affaire Zongo avait fédéré des frustrations très disparates, qui dépassaient le seul cas du journaliste. Sa mort est survenue quelques semaines seulement après une élection présidentielle au cours de laquelle Blaise Compaoré avait obtenu un score de maréchal [87,5 % des voix, NDLR]. En outre, Zongo était de Koudougou, la ville natale du premier président de la Haute-Volta, qui fut négligée pendant trente ans après son renversement », décrypte un observateur attentif de l’histoire burkinabè. L’absence de réaction d’envergure au lendemain du non-lieu prononcé dans le dossier Zongo, en juillet 2006, témoigne de cette atonie de la société civile, qui a perdu sa capacité à s’insurger. Depuis, seuls les journalistes du CNP-NZ, à l’origine d’une pétition lancée le 20 octobre dernier pour demander la réouverture du dossier, semblent encore concernés par l’affaire. « Les luttes collectives se sont éteintes. Les mobilisations sont plus ponctuelles, plus individualistes et plus spontanées, comme l’ont démontré les émeutes contre la vie chère, survenues en début d’année, ou les violentes manifestations contre le port du casque obligatoire pour les conducteurs de deux-roues, il y a deux ans », explique un syndicaliste. Avant d’ajouter, inquiet : « Ces mouvements sont d’autant plus dangereux qu’ils sont moins canalisés. » 

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