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La bataille pour Kirkouk

Kurdes et Arabes se disputent le contrôle de la riche cité pétrolière sur fond de rivalité ethnique. De l’issue de ce conflit territorial dépendra en grande partie l’avenir du pays tout entier.

Dans l’un des plus anciens salons de thé d’Erbil, une pièce ­sombre d’où les sifflements des bouilloires retentissent jusque dans les boutiques à épices du souk, Ali et son ami Mohamed personnifient le dilemme kurde. Ali, Kurde à la ­moustache abondante vêtu du saroual, ­l’ample pantalon traditionnel, est assis sur un banc. Il boit du thé avec Mohamed, un Arabe qui fait commerce à Bagdad de matériel électronique et qui est venu s’approvisionner à moindres frais. « Kirkouk est kurde. Sa population est kurde, donc Kirkouk est kurde », dit Ali. Kirkouk est cette riche cité pétrolière du nord de l’Irak située à l’extérieur des frontières du Kurdistan irakien ­autonome, mais qui faisait partie du Kurdistan historique. Quand on lui demande son avis, Mohamed regarde avec méfiance la demi-douzaine de Kurdes qui sirotent leur thé et qui se sont tus pour écouter la réponse : « Je pense que nos dirigeants en savent plus que moi. »

Cette réponse diplomatique sou­ligne un risque certain : que Kirkouk soit la prochaine poudrière de l’Irak. Les affrontements violents entre les communautés ethnico-religieuses ont été beaucoup moins nombreux cette année, écartant le danger d’une guerre civile et soulageant les militaires américains, mais les convoitises que suscite Kirkouk mettent en lumière la fragilité du pays et les difficultés auxquelles le président élu Barack Obama se heurtera en Irak. Pourra-t-il tenir sa promesse de rapatrier les troupes américaines dans les seize mois qui suivront son entrée en fonctions ? La réponse dépendra en partie de l’évolution de la situation à Kirkouk et donc de la capacité des États-Unis à faire adopter un compromis durable sur le statut de la ville. Kirkouk appartient-elle à la région semi-autonome kurde ou à l’Irak proprement dit ? « Pour beaucoup de Kurdes, la ville est devenue le symbole d’un Kurdistan autonome et des droits du peuple kurde à l’intérieur de l’Irak. Pour nombre d’Arabes, elle est le symbole de l’unité du pays, analyse un responsable américain à Bagdad. Le défi qui se pose consiste à calmer le jeu et à organiser entre les deux parties une discussion rationnelle. » La question du statut de la ville sera un des problèmes majeurs de politique étrangère qui se poseront à la prochaine administration américaine non seulement parce ­qu’elle pourrait dresser les ­Arabes contre les Kurdes et provoquer l’intervention des pays voisins, mais aussi et surtout parce qu’elle pourrait empoisonner les relations de Washington avec ses plus proches alliés en Irak : les autorités kurdes.

Kirkouk, comme d’autres villes de la région, a été « arabisée » par Saddam Hussein, qui a contraint les Kurdes à s’exiler et fait venir des Arabes du sud de l’Irak pour tenter de modifier l’équilibre démographique. Aujourd’hui, le Kurdistan veut récupérer ces villes. « Ce qui nous intéresse, ce n’est pas le pétrole – les revenus du pétrole reviendront au peuple irakien –, c’est le symbole, la réparation des injustices dont nous avons été victimes dans le passé, déclare Fouad Hussein, chef de cabinet de Massoud Barzani, le président du gouvernement kurde. Quand nous pensons à la situation de Kirkouk, nous nous sentons tous des Kirkoukis. »

Le Kurdistan, région montagneuse fertile au carrefour de l’Irak, de l’Iran et de la Turquie, recèle déjà plusieurs importants gisements pétrolifères, mais il en existe d’autres juste à l’extérieur de la frontière actuelle de la région semi-autonome. Le gisement de Kirkouk a une capacité de production estimée à 1 million de barils par jour. Dans la formule de partage prévue par la Constitution, le Kurdistan touche 17 % de la totalité des revenus pétroliers irakiens, mais beaucoup de Kurdes pensent qu’ils méritent mieux. Certains dirigeants politiques arabes, en revanche, demandent que la part des Kurdes soit ramenée à 12 %. Le gouvernement régional, lui, propose un référendum afin de permettre aux habitants de Kirkouk de décider s’ils veulent être intégrés à la région autonome. Mais ledit territoire est si sensible que Kirkouk sera exclu des élections provinciales qui doivent avoir lieu avant le 31 janvier, le temps qu’une commission parlementaire étudie les changements démographiques intervenus. Son rapport est attendu en mars 2009.

Incursions des peshmergas

Rochdi Younsi, spécialiste du Moyen-Orient au think-tank Eurasia Group, ­estime que ce report électoral bénéficie aux Kurdes, qui garderont dans l’intervalle l’autorité sur les régions contestées. « S’il n’y a pas un effort international concret pour tenter de trouver une solution au problème kurde, écrivait-il récemment, le risque d’instabilité dans le nord de l’Irak sera aggravé, et l’opposition entre les différentes communautés qui revendiquent la possession de la ville va provoquer de nouveaux affrontements. » Ce conflit a ravivé les tensions ethniques dans le nord du pays. Les peshmergas, les militaires kurdes, se seraient infiltrés au-delà des frontières du Kurdistan dans des régions de population mixte et auraient accroché aux points de ­contrôle des drapeaux kurdes, ce qui n’est pas sans inquiéter les résidents arabes. Certains diplomates d’Erbil écartent toute idée d’annexion, indiquant que les peshmergas patrouillent au-delà de la frontière depuis quelque temps déjà. Fouad Hussein rappelle que les Kurdes appartiennent aux forces de sécurité nationales. Mais il reconnaît que « pour la population locale, quand un Kurde est dans la police, c’est un peshmerga, mais quand c’est un Arabe, c’est un soldat irakien ».

 

Corruption endémique

L’ONU a proposé d’attribuer aux ­Arabes, aux Kurdes et aux Turkmènes 32 % des sièges chacun au conseil municipal de Kirkouk, et les 4 % restants aux chrétiens. Les factions kurdes auraient également la priorité pour les postes de gouverneur, de gouverneur adjoint et de chef du conseil provincial. Mais les Kurdes sont opposés à tout partage de pouvoir qui ne refléterait pas ce qu’ils pensent être leur position majoritaire. Les responsables kurdes sont parfaitement conscients des risques d’explosion. « Nous avons fait de nombreuses concessions pour le bien de l’Irak, mais aujourd’hui, au lieu d’avoir avec nous de bonnes relations, certains rejettent sur les Kurdes la responsabilité des difficultés qui subsistent », dit Falah Mustafa, chef du département des relations extérieures.

Les dirigeants kurdes ont longtemps prétendu que leur région était un modèle pour le reste de l’Irak. Elle est dotée d’institutions démocratiques qui fonctionnent, le gouvernement est relativement laïc, et son économie tourne bien. Erbil a participé au gouvernement central de Bagdad soutenu par les Américains après l’invasion de 2003 – le président de l’Irak, Jalal Talabani, est kurde. Les États-Unis voulaient faire du Kurdistan un exemple de la manière dont la démocratie pouvait fonctionner au Moyen-Orient. Mais, cinq ans après l’invasion, les Kurdes ont le sentiment de ne pas avoir été payés de retour par l’administration Bush. « Les Américains n’ont rien fait pour nous », dit une importante personnalité kurde qui souhaiterait que Washington encourage des entreprises américaines à investir au Kurdistan. « Nous sommes ce que les Américains ont fait de mieux en Irak. Tout l’Irak pourrait être comme nous. » Mais l’Amérique voit dans l’absence de développement démocratique et la corruption endémique deux menaces pour l’avenir du Kurdistan. « Beaucoup de gens à Bagdad, indique un haut responsable américain, ne considèrent pas le Kurdistan comme un modèle pour l’avenir, mais comme un catalogue des erreurs qu’il faut éviter. Les Kurdes n’ont assurément jamais été de leur histoire en meilleure posture. La grande question qu’ils se posent maintenant, c’est : qu’est-ce qui nous attend ? »

Les autorités kurdes ont eu l’occasion de prouver leurs capacités de gestion lorsque les États-Unis leur ont confié le pouvoir en 2003. Mais elles se sont coupées des minorités arabe et turk­mène au lieu de faciliter leur intégration. L’importance de la corruption a ébranlé la confiance dans les partis kurdes qui gouvernent le Nord. Le Kurde lambda explique en privé que pour réussir il faut appartenir à l’un des « deux cercles » : celui qui « tourne » autour de la famille Talabani et de leur Union patriotique du Kurdistan (UPK), ou celui qui est associé aux Barzani et au Parti démocratique du Kurdistan (PDK). Les deux familles ont la haute main sur la vie politique et écono­mique de la région et réservent un traitement préférentiel à leurs parents et à leurs alliés. Le problème est devenu si ­sensible que les étrangers eux-mêmes savent où sont les lignes jaunes. Un chef d’entreprise britannique qui travaille à Erbil est visiblement agacé lorsqu’on lui parle de la corruption. « Pourquoi poser de telles questions ? demande-t-il d’une voix qui enfle de quelques décibels. Ce genre de questions ne peut que nous valoir des tas d’ennuis. » Le gouvernement ­rétorque qu’il va faire voter des lois et organiser des programmes d’éducation pour s’attaquer au problème. Mais Karam Rahim, le directeur de Hawlati, le plus que les États-Unis pourraient peser sur le cours des ­choses lors des élections provinciales et régionales. « Nous avons espéré que les Américains permettraient à notre gouvernement d’être plus démocra­tique et plus transparent, dit Rahim. Les États-Unis ­doivent choisir entre deux options : prendre le parti de Talabani et de Barzani, ou être du côté du peuple kurde. » 

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