Politique

Le retour de l’ange

À son arrivée à Bangui après plus de cinq ans d’exil, Ange-Félix Patassé s’attendait à un accueil triomphal de la part de ses partisans. Mais son successeur l’a très habilement privé de bain de foule.

Par - Christophe Boisbouvier
Mis à jour le 16 décembre 2008 à 12:26

Dans les bars du Kilomètre 5, à Bangui, on appelle ça le « coup de Boali », et tout le monde s’en amuse. Le 7 décembre, peu après 13 heures, Ange-Félix Patassé rentre au pays après cinq ans et demi d’absence. Pour le président déchu, le moment est fort. Dans l’avion que le Gabon a spécialement mis à sa disposition entre Lomé et Bangui, il ajuste une dernière fois son nœud papillon. Barbe blanche et large sourire, il descend lentement la passerelle et s’agenouille pour embrasser le sol, façon Jean-Paul II. Ce qui compte pour lui, c’est l’accueil de « son peuple », comme il aime à le dire. Il sait que, sur la route entre l’aéroport et le centre-ville, plusieurs milliers de partisans l’attendent et brandissent pancartes et photos à son effigie… Il rêve d’un triomphe.

Mais François Bozizé n’a nulle intention de lui faire ce cadeau. Pour accueillir son prédécesseur, le président centrafricain a dépêché à l’aéroport son fils Francis, ministre délégué à la Défense. Salon d’honneur, rafraîchissements… Et puis, l’air de rien, Bozizé Jr s’approche de Patassé : « Monsieur le Président, si vous voulez bien me suivre… » En deux temps trois mouvements, le revenant se retrouve sanglé sur le siège d’un hélicoptère. Direction Boali, à 85 km au nord de la capitale. Fureur des compagnons de voyage de Patassé : « Mais où l’avez-vous emmené ? » Et, surtout, colère de l’intéressé : « Mais c’est un enlèvement ! »

 

« Bozizé, c’est mon frère »

Le soir, François Bozizé l’appelle pour le calmer. Le lendemain, Omar Bongo Ondimba arrive à Bangui pour l’ouverture du Dialogue politique inclusif et réunit les deux hommes dans un bureau de l’Assemblée nationale. Première rencontre depuis 2001. Première accolade. « C’était fraternel. Après tout, Bozizé, c’est mon frère », dira plus tard Patassé. Finalement, le 11 décembre, l’ancien président déménage et s’installe dans une villa de la capitale. Tout rentre dans l’ordre. Mais Bozizé a réussi son coup. Le héros du jour n’a pas eu droit à son bain de foule.

En fait, le coup de Boali en dit long sur les craintes que Patassé inspire encore à ses adversaires. Certes, à 71 ans, l’ancien Premier ministre du maréchal Bokassa n’a plus la fougue de ses 20 ans et doit être suivi médicalement en raison de problèmes oculaires. Mais le jour de l’ouverture du Dialogue, tout le monde convient qu’il a prononcé le meilleur discours. « Ce forum ne doit pas être l’affaire d’intellectuels petits-bourgeois », a-t-il lancé de sa voix de stentor. Applaudissements dans les quartiers « patassistes » de la capitale, où les gens l’écoutaient en direct à la radio. Cinq ans après, l’homme n’a rien perdu de son éloquence. À Bangui, on le surnomme « Shaolin », du nom d’un vieux maître d’arts martiaux arborant une longue barbe blanche dans une série télévisée chinoise…

Patassé peut-il revenir au pouvoir ? Ses partisans y croient, pour deux raisons.

1. Natif de Paoua, dans le nord-ouest de la Centrafrique, il est sans doute le seul homme politique capable de convaincre tous les mouvements rebelles de cette région de déposer les armes. D’où l’amnistie que François Bozizé lui a accordée juste avant son retour.

2. Lors de la prochaine présidentielle, en 2010, il sortira d’une longue cure d’opposition. De quoi faire oublier, peut-être, ses dix années calamiteuses à la tête de l’État (1993-2003).

 

Qui va à la chasse…

Le problème, c’est que Patassé ne contrôle plus la machine électorale du Mouvement de libération du peuple centrafricain (MLPC). Pendant son exil togolais, Martin Ziguélé a pris sa place et a réussi à mettre Bozizé en ballottage à l’élection présidentielle de 2005.

Lors de l’ouverture du Dialogue, le 8 décembre, Patassé et Ziguélé se sont ostensiblement ignorés. Rien, pas même une poignée de main. Dans les deux camps, les mots blessants fusent. « Usurpateur », disent les uns. « Vieil homme diminué », répliquent les autres. Évidemment, Patassé rêve de « croquer » Ziguélé comme Bédié le fit avec Fologo, à son retour en Côte d’Ivoire. Mais rien n’est joué.

Le plus grand handicap de Patassé se trouve à l’étranger. D’abord, parce que les chefs d’État de la sous-région ne l’aiment guère. « Il sait parler à son peuple, mais ne sait pas gouverner », persifle l’un d’eux. Ensuite, parce que la Cour pénale internationale continue d’enquêter sur le viol de plus de cinq cents Centrafricaines, en 2002. Si Jean-Pierre Bemba, l’ex-chef rebelle congolais, finit par être jugé, il ne manquera pas de pointer un doigt accusateur sur l’ancien président centrafricain.

À Noël, Ange-Félix Patassé compte revenir à Lomé auprès de sa famille, avant de s’installer définitivement à Bangui. Il savoure l’instant, sachant très bien que l’avenir est semé d’embûches.