Politique

Les mystères de l’impuissance arabe

Le silence et la passivité des gouvernements arabes après l’élection de Barack Obama sont une nouvelle illustration de leur incapacité endémique à réagir vigoureusement et collectivement à un événement international majeur.

Par - Patrick Seale
Mis à jour le 16 décembre 2008 à 15:27

Une étonnante particularité de la scène politique internationale actuelle est l’incapacité des gouvernements arabes à réagir vigoureusement et collectivement à des développements majeurs, même quand il s’agit d’événements importants pour eux. Des personnalités arabes de premier plan interrogées pour cet article (mais qui souhaitent garder l’anonymat) confirment que l’incapacité endémique des pays arabes à agir de concert a entraîné une paralysie de la diplomatie arabe et, plus généralement, un discrédit de l’ensemble du système étatique arabe. Dernier exemple en date : la réunion de la Ligue arabe, le 26 novembre, au Caire. Organisée pour promouvoir la réconciliation entre l’Autorité palestinienne et le Hamas, elle ne semble pas avoir eu de résultat tangible.

Les relations interarabes ont longtemps été caractérisées par des rivalités et des querelles implacables, qui entravaient l’action collective. C’est d’autant plus regrettable que les Arabes doivent aujourd’hui faire entendre leur voix aussi bien à la nouvelle administration du président élu Barack Obama qu’à Israël, qui, à la veille des élections générales de février, est agité par un grand débat sur ses relations avec le monde arabe. Contrairement aux Arabes, les vingt-sept membres de l’Union européenne (UE) ont fait parvenir à Barack Obama un document où ils définissent leurs positions sur un certain nombre de dossiers. Ils souhaitent que les relations américano-européennes soient fondées sur le « multilatéralisme » ; qu’on s’occupe rapidement du conflit israélo-­arabe, l’UE se proposant de jouer un rôle stabilisateur ; que les relations avec la Russie soient placées sous le signe du pragmatisme ; et qu’il soit admis qu’il ne peut pas y avoir de solution militaire au conflit avec les talibans en Afghanistan et au Pakistan.

Où est l’équivalent arabe d’un tel document ? Où est la réflexion sur les futures relations américano-­arabes ? Comment les Arabes espèrent-ils être entendus s’ils ne s’expriment pas comme collectivité ? Leur silence a au moins deux conséquences importantes. D’abord, il a offert une possibilité à l’Iran et à la Turquie de combler le vide. Ensuite, il a poussé la « rue » à se radicaliser. Paradoxalement, plus les régimes arabes ont peur de l’attirance qu’exercent les idées extrémistes sur leurs populations, plus ils se mettent des œillères et se montrent répressifs, et moins ils se montrent capables de sauver leur réputation par une action collective hardie.

Le scandale de Gaza en est un exemple flagrant. Les pays arabes n’ont élevé aucune protestation collective contre la violation manifeste du droit international par Israël, aucune, en tout cas, qui ait été audible. Ils ne se sont pas servis de leur poids politique ou financier pour obliger la communauté internationale à mettre fin au siège. Aucune délégation de ministres arabes importants n’a fait le tour des capitales des cinq membres permanents du Conseil de sécurité pour exiger que l’État hébreu mette fin au châtiment collectif de 1,5 million de personnes.

 

Moubarak à bout de souffle

Un ou deux pays arabes ont bien tenté une action individuelle, mais sans résultat. Une organisation caritative islamique du Qatar se propose d’envoyer un bateau à Gaza, mais sans beaucoup d’espoir de franchir les barrages. Un bateau libyen, chargé de 3 000 tonnes de vivres, a été intercepté et obligé de faire demi-tour par la marine israélienne. Il est à quai dans le port égyptien d’Al-Arish. Mais l’Égypte – tenue par son traité de paix avec Israël, affaiblie par sa dépendance à l’égard de l’aide américaine, terrifiée par l’extrémisme des Frères musulmans, accablée par les difficultés internes et obsédée par le problème de la succession d’un président Hosni Moubarak à bout de souffle – semble totalement incapable du moindre geste qui puisse soulager la misère de Gaza à ses portes. Il y a une génération, la troïka composée de l’Égypte, de l’Arabie saoudite et de la Syrie avait un certain poids dans le monde. Aujourd’hui, l’Égypte est – politiquement au moins – l’ombre de ce qu’elle était, tandis que les relations entre l’Arabie saoudite et la Syrie sont polluées par l’alliance Damas-Téhéran.

Les exemples de l’incapacité arabe à agir sont légion. En novembre, pas moins de cinq cents anciens généraux, diplomates et responsables de la sécurité israéliens ont entamé une campagne pour « vendre » à leur opinion le Plan de paix arabe patronné par les Saoudiens et présenté au sommet de Beyrouth, en 2002. Ce plan propose à Israël la paix et des relations normales avec les vingt-deux pays de la Ligue arabe en échange de l’évacuation des territoires palestiniens et syriens annexés en 1967. Dans une publicité pleine page dans la presse israélienne, les cinq cents personnalités, réunies autour du général de ­réserve Danny Rothschild, invitaient leurs compatriotes à ne pas « laisser passer l’occasion historique que [leur] offre le monde arabe “modéré” ». Rothschild déclarait, le 27 novembre, au Financial Times : « L’opinion israélienne doit être encouragée à accepter la finalisation d’un accord sur les Palestiniens et les Syriens. »

Comment les dirigeants arabes ont-ils réagi à cette invitation israélienne à la paix sans précédent ? Lui ont-ils fait un accueil enthousiaste ? Ont-ils proposé un sommet commun pour préciser les détails du plan de paix ? Sont-ils vigoureusement intervenus auprès de la nouvelle administration américaine et de l’UE pour qu’elles soutiennent ce plan de paix ? Certes, le prince Turki al-Fayçal, ancien chef des services de renseignements saoudiens, a prêté son nom à un récent rapport d’un think-tank britannique, l’Oxford Research Group, pour appuyer le plan. Mais on est loin de l’action diplomatique collective voulue au plus haut niveau et largement médiatisée qu’exigeait l’occasion.

 

Israël a les mains libres

Le silence arabe est encore plus assourdissant quand on en vient aux menaces ouvertes lancées par Israël à la fois contre Gaza et contre le Liban. Il ne se passe guère un jour sans que le ministre israélien de la Défense, Ehoud Barak, ne menace de lancer une vaste opération militaire contre Gaza pour mettre fin aux tirs de roquettes contre Israël. Mais c’est l’État hébreu, pas le Hamas, qui a rompu la trêve, le 4 novembre, par une série d’incursions armées dans Gaza qui ont, à ce jour, tué plus d’une douzaine de Palestiniens. Comme d’habitude, Israël veut cogner et tuer sans subir de représailles. De même, d’importantes personnalités israéliennes n’hésitent pas à prédire une nouvelle guerre « inévitable » contre le Liban. Dans le numéro de novembre de Strategic Assessment, le trimestriel de l’Institut des études de sécurité nationale israélien, le général de réserve Giora Eiland, ancien conseiller à la sécurité nationale de Sharon et d’Olmert, affirme que la prochaine guerre « entraînera l’élimination de l’armée libanaise, la destruction des infrastructures nationales et de grandes souffrances dans la population ». Dans le même numéro, le général Yossi Kuperwasser, l’ancien chef des renseignements militaires, écrit que « s’abstenir d’agir [au Liban] permet aux organisations terroristes [comprendre le Hezbollah] de montrer leur force et d’afficher leurs possibilités… Ainsi n’y a-t-il finalement aucun moyen d’éviter une opération terrestre à grande échelle ».

Pourquoi les pays arabes n’ont-ils pas publiquement dénoncé ce bellicisme irresponsable ? Il est facile d’imaginer l’indignation d’Israël et le tollé international qui suivrait si une personnalité arabe ou un journal iranien parlait de « l’inévitabilité » d’une guerre ayant pour objectif de détruire les infrastructures nationales israéliennes et d’infliger de grandes souffrances à sa population. Rarement la nécessité pour les Arabes de faire entendre leur voix collective aura été aussi impérieuse, surtout si l’on veut épargner à la région un autre conflit dévastateur.