Politique

Jeu de massacre

Trois Premiers ministres depuis septembre 2006, ça commence à faire beaucoup ! D’autant que Taro Aso, le dernier en date, bat déjà des records d’impopularité…

Par - Samy Ghorbal
Mis à jour le 16 décembre 2008 à 14:46

Le rêve de Taro Aso (68 ans) est en train de virer au cauchemar. Moins de trois mois après son entrée en fonctions, le Premier ministre japonais, auteur d’une invraisemblable série de gaffes, bourdes et erreurs d’appréciation, se retrouve terriblement fragilisé : sa cote de popularité est en chute libre.

Ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement de Junichiro Koizumi (2001-2006), Aso est un populiste de droite doublé d’un nationaliste décomplexé, qui ne manque pas une occasion d’exalter la « race » nipponne. Problème : ses premiers discours ont été émaillés de fautes si grossières que ses détracteurs l’ont publiquement accusé de ne pas maîtriser les subtilités de l’écriture kanji. Certains ont même trouvé un surnom à ce grand amateur de bandes dessinées : « cervelle de manga » – ce qui n’est pas un compliment. Après avoir laissé entendre qu’une dissolution du Parlement était imminente, celui-ci refuse à présent de convoquer des législatives anticipées et donne une fâcheuse impression de pusillanimité. Et l’onde de choc de la crise financière internationale n’arrange rien : l’économie japonaise est d’ores et déjà en récession.

 

Origines patriciennes

Le Premier ministre affecte des manières impulsives et gouailleuses, sans doute pour faire oublier ses origines patriciennes. Pour le Parti libéral démocrate (PLD), au pouvoir presque sans discontinuer depuis 1955, il était un peu l’homme de la dernière chance. Yasuo Fukuda, son prédécesseur, manquant de charisme et d’autorité : cote de popularité en berne, il a été contraint de démissionner au début de septembre, moins d’un an après son arrivée aux affaires. Shinzo Abe, pourtant adoubé par Junichiro Koizumi en octobre 2006, a fait pis encore : onze mois seulement à la tête du gouvernement, avec en prime une cinglante défaite aux sénatoriales de juillet 2007.

Cette victoire du Parti démocrate (PD) d’Ichiro Ozawa a provoqué une situation de blocage. Dans le système bicaméral nippon, le Sénat dispose en effet de possibilités d’obstruction considérables. Le PD a donc mené la vie dure à Yasuo Fukuda, mais cela n’explique pas tout. Car l’instabilité gouvernementale est d’abord la conséquence d’une profonde crise du leadership : depuis Koizumi, les responsables politiques japonais n’inspirent plus confiance. Aux griefs traditionnels de clientélisme et de népotisme vient à présent s’ajouter l’accusation d’incompétence.

L’incroyable scandale des retraites a laissé des traces. Pourtant réputée pour son efficacité, l’administration a été contrainte d’avouer, en mai 2007, avoir égaré 50 millions de relevés de cotisations – négligence qui risque de priver de leurs droits une grande partie des cotisants. Le 18 novembre, un ancien vice-ministre de la Santé et son épouse ont été retrouvés morts, poignardés. Le même jour, la femme d’un autre ancien responsable du bureau des retraites a elle aussi été poignardée, devant son domicile.

Bousculé par l’émergence de la Chine et confronté à une grave crise démographique (il pourrait perdre 30 millions d’habitants d’ici à 2055), le Japon a besoin d’idées et d’initiatives pour rebondir. Mais sa classe dirigeante est désespérément en panne d’imagination. La faute à une consanguinité trop marquée ? Le fait est que la politique nippone reste une affaire de famille. Le tiers des parlementaires sont des héritiers.

Taro Aso, par ailleurs marié à la fille de Zenko Suzuki, chef du gouvernement entre 1980 à 1982, est le petit-fils de Shigeru Yoshida, cinq fois Premier ministre entre 1946 et 1954. Yasuo Fukuda est pour sa part le fils de Takeo Fukuda, qui dirigea l’archipel entre 1976 et 1978. Quant à Shinzo Abe, il est le petit-fils de Nobusuke Kishi, Premier ministre en 1957. Même Ichiro Ozawa, l’actuel chef de l’opposition, ne fait pas exception à la règle, puisque son père fut l’un des bras droits de Yoshida, la figure tutélaire de la vie politique japonaise de l’après-guerre…