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Rêves de grandeur

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Politique

Un concentré de mondialisation

Le pays est devenu l’un des plus riches du continent. L’un des plus cosmopolites aussi : européens, nord- et latino-américains, asiatiques… on y croise les entrepreneurs du monde entier.

Par - Tshitenge Lubabu M.K., envoyé spécial
Mis à jour le 16 décembre 2008 à 15:00

Le 12 octobre, la Guinée équatoriale a célébré à Bata, la deuxième ville du pays, le quarantième anniversaire de son indépendance. Sous une pluie battante, des hommes et des femmes, dans une ambiance bon enfant, ont défilé pour montrer qu’il s’agissait bien d’une journée exceptionnelle. Dans la foule, Ana, la cinquantaine, a les yeux braqués sur la tribune officielle. Égrenant ses souvenirs, elle promène son regard aux alentours et s’anime, un trémolo dans la voix : « Quand je suis arrivée à Bata il y a vingt ans, de retour du Gabon, il n’y avait pratiquement rien ici. Aujourd’hui, la métamorphose est telle que je n’en crois pas mes yeux ! » Cet avis est partagé par presque tous les Équato-Guinéens, témoins de la transformation accélérée de leur pays. Ce changement n’a été possible, il est vrai, que grâce à la manne pétrolière. Mais il y a eu surtout une volonté politique de doter la Guinée équatoriale d’infrastructures de base, qui lui manquaient cruellement.

Il y a à peine une décennie, cette ancienne colonie espagnole était considérée par tous ses voisins comme quantité négligeable. À l’indépendance, en octobre 1968, elle était à la traîne : le cacao, sa principale richesse, ne suffisait pas à lui procurer des revenus importants. Et puis le régime brutal du premier président du pays, Francisco Macias Nguema, aggrava la situation. Non content de rompre avec l’Occident en expulsant les Espagnols, il ne ménagea pas non plus les ouvriers agricoles, originaires du Nigeria pour la plupart. La férocité du régime fut telle que plus d’un tiers de la population, des cadres pour l’essentiel, s’exila, laissant derrière elle un pays exsangue.

En 1979, Teodoro Obiang Nguema, neveu du président et lieutenant-­colonel de l’armée, s’empare du pouvoir. C’est le « Coup de la liberté ». Sans ressources, la Guinée équatoriale se voit dans l’obligation de renouer avec le reste du monde. Le nouveau pouvoir essaie de mener une autre politique afin de rassurer les populations traumatisées par le régime précédent. La découverte du pétrole dans la première moitié des années 1990 et, surtout, son exploitation effective à partir de 1995 changent radicalement la donne. La Guinée équatoriale devient rapidement une destination privilégiée pour les entrepreneurs du monde entier (voir pp. 66-67). En un laps de temps très court, ses revenus atteignent des sommets inimaginables. Malabo comprend que la mise en valeur du pays exige une politique d’ouverture tous azimuts. La logique est simple : les affaires sont les affaires et il faut que tout le monde y gagne.

Dans le choix de ses partenaires stratégiques, le pays ratisse large. Diversification pour éviter toute dépendance et profit mutuel bien compris, telles semblent être les grandes lignes de la diplomatie équato-guinéenne.

L’Espagne a des relations souvent conflictuelles avec Malabo. Il lui est reproché de n’avoir pas trouvé de pétrole au bout de dix ans de prospection. Et, également, d’accorder l’asile à des opposants au régime équato-­guinéen, comme Severo Moto.

Les États-Unis, dont les entreprises ont découvert le pétrole et procédé à sa production, occupent pour leur part le sommet de la pyramide. Viennent ensuite les Chinois, présents surtout dans la construction de grandes infrastructures. De même que la Corée du Sud ou Cuba, qui s’est occupé notamment de la formation de médecins et fournit nombre d’enseignants dans les matières scientifiques (voir p. 72).

Francophonie oblige (la Guinée équatoriale a rejoint l’OIF en 1989 et adopté le français comme langue officielle, au même titre que l’espagnol, en 1997), les Français occupent une place de choix, même si, du point de vue des Équato-Guinéens, ils sont encore frileux. D’ailleurs, le pays, qui a financé sur fonds propres la construction du Centre culturel français de Bata, attend toujours que Paris y nomme un directeur.

 

Une politique d’ouverture tous azimuts

Malabo entretient également d’excellents rapports avec l’Égypte, dont les entreprises obtiennent en retour de gros contrats, comme The Arab Contractors dans le domaine routier. De même que le Maroc, qui s’est vu attribuer d’importants chantiers (notamment le port de Malabo), tout en s’occupant de la sécurité présidentielle. L’Afrique du Sud, intéressée par l’exploitation pétrolière, est aussi une alliée de taille. Et, preuve de la volonté des autorités équato-guinéennes de consolider leurs relations avec Pretoria, le nouveau président du Congrès national africain (ANC), Jacob Zuma, était invité à la fête nationale à Bata et traité comme un chef d’État.

Autre volonté d’ouverture diplomatique, économique et culturelle de la Guinée : sa demande d’adhésion à la ­Communauté des pays de langue ­portugaise (CPLP), qui permettra, notamment, d’approfondir ses relations avec le Brésil.

Au sein des organisations sous-régionales telles que la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (Ceeac) ou de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (Cemac), la Guinée équatoriale, devenue subitement le plus grand contributeur, fait entendre sa voix. Elle veut profiter de son poids financier pour peser sur le cours des événements. Une attitude souvent mal vécue par des pays qui, hier encore, étaient mieux lotis qu’elle. Et l’on parle alors d’« arrogance de nouveau riche ». Quoi qu’il en soit, le pays n’hésite pas à montrer ses muscles, comme lors de ce défilé du 12 octobre au cours duquel l’armée a fait parader son ­arsenal ultramoderne.

Engagé depuis plus de dix ans, ­l’essor actuel de la Guinée équatoriale ne ­laisse pas d’étonner ses voisins, de même que les organismes inter­nationaux. Ce que résume un représentant de l’ONU à Malabo : « Nous avons toujours travaillé dans un schéma qui consiste à trouver les voies du développement à des pays démunis. Là, nous sommes dans un pays doté de gros moyens financiers et capable de financer son développement. Nous ne savons pas comment nous y prendre. »