Politique

Les irradiés de la République

Une petite partie des victimes des essais nucléaires français en Algérie et en Polynésie (1960-1996) devrait finir par être indemnisée.

Par - Faïza Ghozali
Mis à jour le 19 décembre 2008 à 10:23

Hervé Morin, le ministre français de la Défense, l’a promis, le 26 novembre : un projet de loi portant reconnaissance et indemnisation des victimes des essais nucléaires français verra le jour au cours du premier trimestre 2009. Jusqu’ici, le gouvernement avait toujours refusé d’entendre parler de la question, en dépit du dépôt depuis 2002 de dix-neuf projets de loi, tous restés lettre morte. Même le texte de la Guyanaise Christiane Taubira, pourtant soutenu par des députés de la majorité et de l’opposition, a été rejeté le lendemain de l’annonce de Morin.

 

Quid des civils ?

Le ministre avance le chiffre de 100 000 militaires concernés par les 210 essais nucléaires réalisés par la France, d’abord dans le ­Sahara algérien (17 essais entre 1960 et 1966), puis en Polynésie fran­çaise (193 essais entre 1966 et 1996). Mais l’indemnisation ne concernerait selon lui que « quelques dizaines ou quelques centaines de personnes ». « Le discours d’Hervé Morin met fin au déni de l’État français », plaide Jean-Paul Teissonnière, avocat de deux associations, l’une française (l’Association des vétérans des essais nucléaires, Aven), l’autre polyné­sienne (Mururoa e Tatou). « Le projet n’est qu’un leurre », corrige Michel Verger, ancien conscrit en poste à Reggane, dans le Grand Sud algérien, et vice-président d’Aven.

Le grand défaut de ce projet, c’est le flou des chiffres qu’il avance. Aucune liste nominative des militaires ayant participé aux essais n’a à ce jour été publiée. Et quid des populations civiles, Algériens et Polynésiens anonymes oubliés par le projet de loi ? Même Tahiti, à plus de 1 000 km des îles polynésiennes, a été irradiée… Sur les sites de ­Reggane (Adrar) et In Ekker (Tamanrasset), « presque tous les personnels civils étaient embauchés sans contrat ni fiche de paye, simples journaliers payés de la main à la main », révèle Bruno Barrillot, spécialiste du nucléaire français (expert pour le compte de l’Assemblée de Polynésie française, il a aussi été consulté par l’État algérien). Depuis le mois de juin, une loi renforçant le « secret défense » rend « incommunicables » les documents relatifs aux activités nucléaires militaires françaises.

Autre point de friction : le fait que l’indemnisation soit subordonnée à un seuil d’exposition minimal aux radiations (50 millisievert). « Les effets des rayonnements sont aléatoires, proteste Me Teissonnière. Il n’y a pas de lien direct entre la dose reçue et le risque de maladie. » D’autant que la plupart des ­personnels, civils et militaires, n’étaient évidemment pas munis de dosimètres. Or les radiopathologies induites sont nombreuses chez les personnes exposées : maladies cardio-vasculaires et, surtout, cancers (+ 71 % d’occurrences selon une enquête réalisée par l’Aven) ; et affectent même les descendants : malformations congénitales, leucémies, etc.

 

Quatre fois Hiroshima

« Je ne me bats pas pour moi, souligne Mohamed Bendjebbar, le combatif président de l’Association algérienne des victimes des essais nucléaires, mais pour les habitants des palmeraies et les nomades qui menaient leurs troupeaux du Mali jusqu’à Aïn Salah. » Le problème reste d’actualité compte tenu de la sécurisation tardive des sites. Le réalisateur franco-algérien Djamel Ouahab, dont le film Gerboise bleue, du nom de la première bombe atomique française au Sahara (d’une puissance quatre fois supérieure à celle d’Hiroshima), sortira en février 2009, est un témoin privilégié : « J’ai été le premier à me rendre au point zéro de Reggane, il y a deux ans. Le site n’était pas clôturé, ouvert à tout le monde. » Depuis, des barrières ont été installées…

Le projet de loi d’Hervé Morin, tel qu’il a été annoncé, ne prend donc pas en compte l’ensemble des victimes. « Sa priorité est d’en réduire le nombre pour des raisons financières », commente Barrillot. En somme, l’État français veut bien admettre sa responsabilité, mais au moindre coût.