Politique

Dialogue des deux rives aux Medays

Les Medays se tenaient à Tanger pour la deuxième fois. Ici en 2008 © AFP

La deuxième édition des Medays, le forum euro-méditerranéen, a réuni de nombreuses personnalités de premier plan des cinq continents. Au menu : les grands problèmes de l'Afrique et du Moyen-Orient.

Tanger est devenue « ville internationale » le temps de la deuxième édition des Medays, le forum euro-méditerranéen, du 18 au 21 novembre. Organisé par l’Institut Amadeus, un jeune think thank marocain présidé par Brahim Fassi Fihri, fils du ministre des Affaires étrangères du Royaume, le forum a accueilli près de 200 personnalités des cinq continents. Dans les salons de l’hôtel Mövenpick, on a ainsi pu croiser le Premier ministre zimbabwéen Morgan Tsvangirai, le ministre espagnol des Affaires étrangères Angel Moratinos, la chef du parti d’opposition israélien Kadima, Tzipi Livni, la députée européenne et ancienne ministre française de la Justice Rachida Dati, l’ancien ministre des Affaires étrangères de Chine, Li Zhaoxing, le ministre colombien de l’Intérieur et de la Justice, Fabio Cossa, ou encore le secrétaire adjoint de l’ONU chargé de l’Afrique Cheick Sidi Diarra.
Pendant trois jours, ils ont débattu de thèmes aussi variés que la relance économique, la gestion des conflits, le Moyen orient, la lutte contre le terrorisme, l’immigration clandestine… A l’heure où l’Union pour la Méditerranée (UPM) est enlisée dans les questions politiques et où la crise économique nécessite une coopération multilatérale renforcée, les Medays ont fait figure de laboratoire d’idées pour relancer la coopération Nord-Sud et Sud-Sud. Qu’en retenir ? La volonté des pays du Sud d’être plus impliqués dans les discussions multilatérales et les organes de décision au niveau international, les nouveaux axes de coopération Sud-Sud (Maghreb-Afrique subsaharienne mais aussi Afrique-Amérique du sud) et des propositions originales comme l’instauration d’une taxe à l’entrée des détroits de Gibraltar et du Canal de Suez pour la dépollution de la Méditerranée. Cette manifestation devrait continuer à monter en puissance dans les années à venir, avec comme ambition de devenir un « Davos du Sud ». Elle est, en tout cas, soutenue par les autorités, par les grandes entreprises du royaume et des partenaires internationaux comme l’Espagne. Sa deuxième édition peut déjà être considérée comme un succès, et a permis au Maroc de continuer à donner une image positive de sa diplomatie.

Petit aperçu des échanges et des dossiers chauds évoqués lors des Medays.

Israël-Palestine : appel au dialogue
Le conflit au Proche-Orient, responsable en partie du blocage de l’Union pour la Méditerranée (UPM), a été au coeur d’un débat entre l’ancienne ministre israélienne des Affaires étrangères Tzipi Livni et le directeur de cabinet de Mahmoud Abbas, Rafic Husseini. La venue de Livni aux Medays a fait couler beaucoup d’encre dans les médias marocains, les partis et associations islamistes y étant hostiles. Mais elle était symbolique pour le Maroc qui souhaite s’impliquer dans la médiation de cette crise. « Dans les années 1970, le Maroc a plusieurs fois joué ce rôle de terrain neutre », a confié un ancien ministre. Avant que Rafic Husseini ne raconte son histoire personnelle : « Si j’étais né juif dans le Bronx, je pourrais me rendre à Jérusalem-Ouest sans problème. Mais en tant que Palestinien il faut que je demande des autorisations, alors que mon grand père a été maire de la ville. » Assise à ses côtés, Tzipi Livni a semblé manifester ou du moins feindre une certaine émotion. Les deux se connaissent pour s’être retrouvé à la même table de discussion à plusieurs reprises. « Il faut comprendre les sentiments de ceux avec qui vous négociez. Dans notre région, chaque pierre raconte une histoire différente, selon que l’on soit israélien ou palestinien », a témoigné la travailliste. Favorable à la solution des deux Etats, elle a appelé l’Autorité palestinienne à reprendre la main face au Hamas qui « ne se bat pas pour les Palestiniens, mais contre l’existence d’Israël. » Tandis que «  les Palestiniens ne céderont ni sur Jérusalem, ni sur les colonies », a réaffirmé Husseini.

L’Afrique doit gérer ses conflits
« Le Moyen-Orient prend beaucoup de temps et de place. On a trop tendance à oublier ce qui se passe en Afrique », a ensuite regretté Morgan Tsvangirai, Premier ministre du Zimbabwe. L’Afrique a connu près d’une vingtaine de conflits en moins d’un quart de siècle, la plupart internes. Avec trois millions de réfugiés et 11,6 millions de personnes déplacées, c’est le continent le plus touché par la guerre. L’ONU estime à environ 300 milliards de dollars les pertes économiques liées aux crises (la fuite des cerveaux et des capitaux, la destruction des infrastructures, la prolifération des maladies…).
« La gestion des crises est mieux assurée par les organisations régionales et sous-régionales, plus proches de foyers de tension et plus réceptives aux sensibilités locales », a rappellé Cheick Sidi Diarra. Raison pour laquelle l’ONU a récemment ouvert un bureau au sein du siège de l’Union africaine (UA), à Addis Abeba, et un bureau pour l’Afrique de l’ouest à Dakar. Elle s’apprête à en faire autant en Afrique centrale et australe. « Il faut des solutions africaines aux problèmes africains, a renchéri le chef du gouvernement zimbabwéen.  La médiation de la SADC a conduit la Zanu-PF de Robert Mugabe à partager le pouvoir avec notre parti, le Mouvement pour le changement démocratique (MDC). Ce n’est pas le mariage idéal. Dans les 18 prochains mois, nous devrons restaurer la confiance, mettre en œuvre la réforme constitutionnelle, garantir un égal accès aux médias d’Etat et assurer la stabilisation économique. Il faut aller aux élections dans un climat apaisé si l’on veut que le verdict des urnes soit respecté. » Beaucoup de participants africains ont également insisté sur le rôle crucial de la diplomatie préventive dans la gestion des crises et la nécessité de renforcer les organes de l’Union africaine (UA) : le Conseil de paix et de sécurité, le groupe des sages, le système d’alerte rapide et la Force africaine.

Terrorisme islamique : la grande menace
« L’Afrique du nord est la dernière barrière de sécurité pour l’Europe, a expliqué le juge français Jean-Louis Bruguière. Or, les activités d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) se propagent dans toute la bande sahélo-saharienne avec un double objectif : la déstabilisation dans les pays d’Afrique du Nord et de l’Ouest ainsi que l’exportation de la violence en Europe (France, Italie, Espagne) ». Le magistrat anti-terroriste déplore le nouveau front ouvert par l’Aqmi en Mauritanie avec comme base arrière les sanctuaires malien et nigérien. Une menace prise très au sérieux par le Mali. Moctar Ouane, ministre des Affaires étrangères du pays, a annoncé l’organisation prochaine d’une grande conférence sur la question sahélo-saharienne : « Il faut que la communauté internationale et les organisations régionales se mobilisent pour lutter contre les activités criminelles (terrorisme, trafic d’armes, de drogue…). » Si rien n’est fait, les groupes islamistes pourraient conforter leur liens avec l’est de l’Afrique et au-delà l’Arabie saoudite et le Yémen. Amel Boubekeur, chercheur à l’Institut Carnegie, a insisté, pour sa part, sur les nouvelles dynamiques de désengagement des groupes terroristes, une première étape pour de déradicalisation (abandon total de la cause terroriste). L’Egypte, l’Arabie saoudite et l’Indonésie mènent certains programmes, notamment dans les prisons, avec succès, pour convaincre des radicaux ou djihadi que leur croyance est erronée et que l’islam est une religion de tolérance.

Quel rôle pour le Maroc dans le monde ?
« Tant que le Maroc n’aura pas réglé le conflit qui l’oppose à l’Algérie, il ne pourra pas peser de tout son poids sur la scène internationale. » L’éditorialiste américain Marc Ellenbogen, spécialiste du monde arabe et proche du Parti démocrate, n’a pas mâché ses mots. Et pris à parti l’ex-ministre française d’origine marocaine, Rachida Dati, en affirmant que, pour les démocrates américains, une candidature du Maroc à l’adhésion à l’Union Européenne est aussi légitime que celle de la Turquie. La salle a applaudi, tandis que la députée européenne indiquait que ce n’était pas dans les plans du chef de l’Etat français, Nicolas Sarkozy… Ce qui n’empêche pas la France de s’appuyer sur l’expertise et la main d’œuvre marocaine pour conquérir le marché africain. Elle trouve de plus en plus l’Espagne sur sa route qui revendique, comme elle, le rôle de premier partenaire du pays. Bernadino Leon, secrétaire général de la présidence du gouvernement espagnol, a annoncé la tenue d’un grand sommet Union Européenne-Maroc durant la présidence espagnole de l’UE à partir de janvier 2010. Objectif : réduire la fracture entre les deux rives, intensifier les échanges et lutter contre l’immigration clandestine…
La Chine ne souhaite pas rester à l’écart.  « Le Maroc a été le deuxième pays africain à reconnaître la République populaire de Chine. Nous allons travailler main dans la main pour renforcer un partenariat sino-africain solidaire et efficace », a déclaré Li Zhaoxing, l’ancien ministre des Affaires étrangères de Chine.

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