Économie

Miriem Bensalah Chaqroun : « Avec le gouvernement, les points d’achoppement ne manquent pas »

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Maroc Miriem Bensalah Chaqroun est présidente de la Confédération générale des entreprises du Maroc.

Maroc Miriem Bensalah Chaqroun est présidente de la Confédération générale des entreprises du Maroc. © Hassan Ouazzani/JA

Climat des affaires, commerce international, chômage… Un an après son élection, la patronne des patrons marocains se montre vigilante à l’égard des politiques économiques de l’État.

Élue le 16 mai 2012 à la tête du patronat marocain, Miriem Bensalah Chaqroun, première femme à accéder à cette responsabilité, a pris le temps de structurer la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM) et ses positions avant d’oser affronter le gouvernement. Aujourd’hui, la dirigeante des Eaux minérales d’Oulmès n’hésite plus à monter au créneau. En témoigne son boycott de la rencontre avec la délégation turque le 3 juin.

Jeune Afrique : Un an après votre élection, dans quel état d’esprit êtes-vous ?

Miriem Bensalah Chaqroun : À la fois prête au dialogue et combative. Pendant l’année qui vient de s’écouler, la CGEM s’est organisée autour de cinq thèmes majeurs : la compétitivité, le climat des affaires, l’accompagnement des PME, le commerce international et l’emploi. Ce sont les grands sujets sur lesquels j’avais fait campagne et qui préoccupent les entrepreneurs, investisseurs et chefs d’entreprise du Maroc.

Profil

– 50 ans
– Titulaire d’un MBA de l’université de Dallas (Etats-Unis)
– Administratrice- directrice générale des Eaux minerales d’Oulmès
– Sur Twitter : @MiriemBensalah

 Alors qu’elles étaient au beau fixe au début de votre mandat, les relations de la CGEM avec le gouvernement d’Abdelilah Benkirane semblent s’être tendues…

Nous dialoguons constamment avec le gouvernement. Sur chacun des sujets que je viens d’évoquer, nous avons mis en place une commission spéciale composée de chefs d’entreprise et coprésidée par un ministre et un membre de conseil d’administration. Chacune d’elles se réunit toutes les deux ou trois semaines. Mais si nous communiquons régulièrement avec les autorités, cela ne veut pas dire que nous les approuvons en tout. Les points d’achoppement avec le gouvernement ne manquent pas. Quand le climat des affaires est menacé, nous n’hésitons pas à faire entendre notre voix.

Justement, début juin, la CGEM a boycotté la rencontre avec une délégation d’hommes d’affaires turcs emmenée par leur Premier ministre, Recep Tayyip Erdogan. Pourquoi ?

L’accord de libre-échange proposé par Ankara n’allait pas dans le sens de nos intérêts. Notre déficit commercial avec la Turquie a été multiplié par deux en deux ans [7 milliards de dirhams en 2012, soit environ 630 millions d’euros]. Nous n’étions pas prêts à discuter avec cette délégation. Pour cela, il aurait fallu au moins quatre mois de travaux préparatoires, comme pour les précédentes visites de délégations étrangères, celle du chef du gouvernement espagnol, Mariano Rajoy, et celle du président français, François Hollande. Avec les Turcs, le gouvernement Benkirane a commis une maladresse. Et le Premier ministre l’a d’ailleurs reconnu.

En 2012, le taux de croissance n’a été que de 3 % au Maroc, selon le Fonds monétaire international. Les patrons marocains sont-ils déprimés ?

Non, les chefs d’entreprise gardent confiance. Ils continuent d’entreprendre, et grâce à cela notre économie résiste à la crise. Mais ils sont conscients des défis à relever.

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L’économie marocaine est touchée par la crise dans l’Union européenne, principal partenaire commercial du pays. Quelles sont vos solutions pour en amortir les effets ?

Nous devons aller sur de nouveaux marchés et portons une attention particulière au reste de l’Afrique. Seize accords commerciaux nous lient avec des pays subsahariens et nous avons été les premiers à signer un partenariat avec l’UEMOA [Union économique et monétaire ouest-africaine]. Dans cette zone, les entreprises marocaines ont obtenu d’excellents résultats dans la banque, l’assurance, l’agroalimentaire, le BTP et l’immobilier. Là-bas, nous parions sur un partenariat fraternel, avec une préférence pour la constitution de coentreprises. Mais nous regardons aussi vers le Maghreb et le Moyen-Orient, où nous avons signé cinq accords commerciaux, notamment avec les Émirats arabes unis et le Qatar. Enfin, nous n’oublions pas les États-Unis, où le volume de nos exportations a progressé.

D’après la Banque mondiale, 30 % des jeunes Marocains sont au chômage…

Ce fléau affecte particulièrement les zones rurales et les petites villes : c’est là qu’il faut agir en priorité. La sociologie des entreprises doit refléter celle de la société marocaine. Les jeunes, mais aussi les femmes, de plus en plus nombreuses sur le marché du travail, sont des priorités pour la CGEM comme pour les syndicats. Il faut mieux former les chômeurs. Nous voulons développer un système de CDD [contrat à durée déterminée] en alternance entre l’entreprise et les centres de formation, avec une évaluation en fin de contrat. Si cette dernière est positive, alors ce contrat de « travail alternatif » permettra un accès à un emploi durable. Par ailleurs, il y a aussi un avenir pour nos jeunes en dehors du salariat : nous faisons la promotion de l’entrepreneuriat, en créant des incubateurs d’entreprises au sein des universités.

Les programmes économiques de l’État, comme le Pacte national pour l’émergence industrielle, le plan Maroc vert [environnement] et le plan Azur [tourisme], intègrent déjà des programmes de formation. Sont-ils obsolètes ?

Le bilan de ces programmes est mitigé. Les emplois qu’ils ont créés ne sont pas toujours pérennes et ils sont concentrés dans les grandes villes. Il nous faut mieux adapter les formations aux besoins des entreprises, avec des métiers apportant davantage de valeur ajoutée. Nous travaillons activement sur ces sujets avec l’Office de la formation professionnelle et de la promotion du travail.

Vous parlez d’emplois non pérennes : le secteur de l’externalisation de services [informatique et centres d’appels] est-il concerné par ce diagnostic ?

La rotation des salariés est élevée dans ce domaine, mais c’est vrai au Maroc comme ailleurs. Nous avons fait une étude sur le sujet. Elle a montré que le turnover dans cette industrie n’est pas plus élevé à Casablanca qu’à Paris. Les salariés restent peu de temps sur un poste, mais ils peuvent évoluer. Et ces métiers nécessitent des compétences réelles, généralement de niveau bac+4.

Le soutien aux PME est l’un des thèmes phares de la CGEM. Que proposez-vous pour elles et comment les faire sortir du secteur informel ?

Les patrons de PME représentent 82 % de nos membres. Contrairement à ce que l’on croit, la CGEM ne défend pas en priorité les « mastodontes » de l’économie. Nous voulons aider les PME à croître et, pour celles qui sont encore dans le secteur informel, à rejoindre les rangs des entreprises déclarées. Pour cela, une approche globale de deux à cinq ans est nécessaire. Elle ne doit pas être uniquement fiscale et répressive, sinon un grand nombre de PME familiales n’entreraient dans le secteur formel que pour en ressortir aussitôt. Il faut proposer aux petites entreprises qui contribuent à l’impôt un ensemble de mesures pour les aider à se structurer, à avoir accès au crédit et à la formation professionnelle. Nous voulons également labelliser les PME qui font l’effort de payer leurs impôts, afin que les consommateurs et les administrations les identifient clairement. Elles pourraient en outre bénéficier d’avantages fiscaux, douaniers et sociaux.

Avez-vous été entendue par le gouvernement sur ce point ?

Les anciens programmes d’aide aux PME, qui concernent les entreprises affichant jusqu’à 178 millions de dirhams de chiffre d’affaires, ont été à notre demande épargnés par les coupes budgétaires. Mais il nous faut maintenant des mesures complémentaires.

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