Politique

Robert Gueï : « Joyeux Noël, Madame »

En quelques heures, le destin de la Côte d'Ivoire bascule, à la surprise générale © AFP

Fabienne Pompey était journaliste à Abidjan en 1999. Aujourd'hui, elle nous raconte comment elle a vécu le coup d'Etat et la chute d'Henri Konan Bédié.

Il est à peine 7H30 ce jeudi 23 décembre 1999 et déjà on entend les pétards depuis Cocody. Je me dis que les fêtes de Noël commencent bien tôt et que le week-end risque d’être bruyant. Au bureau, la matinée se passe dans une tranquille routine. Je déjeune chez moi au Plateau, avec mon collègue, Bruno Minas, envoyé spécial permanent de RFI. Je suis en train de préparer un café quand un ami nous appelle pour nous signaler des « militaires dans des pick-up » en mouvement autour de la caserne d’Akouédo. Des groupes de soldats qui maraudent en ville, armes à la main : partout ailleurs en Afrique, nous aurions certainement réagi plus vite. Mais nous sommes en Côte d’Ivoire. L’idée d’une mutinerie ne nous effleure même pas l’esprit. Je dois l’avouer aujourd’hui, j’ai décidé de finir mon café avant d’aller jeter un œil… Pour une agencière, – je travaillais alors pour l’Agence-France Presse (AFP) et pour le quotidien Le Monde – c’est à peine imaginable.

Des tirs dans la ville
Une fois le café avalé, nous partons en moto. Direction Akouédo. Nous n’aurons même pas le temps de quitter le Plateau. A la hauteur de la caserne des pompiers de l’Indénié, un premier taxi s’arrête en plein milieu du carrefour. Puis un deuxième. Il se passe quelques chose d’anormal. Des soldats armés en descendent et commencent à tirer en l’air. Nous reprenons le boulevard lagunaire. A hauteur de l’Agence ivoirienne de presse, c’est un camion entier de soldats qui est arrêté. On ne s’attarde pas. Direction le bureau, à l’AFP, non loin de là. La première dépêche (avec mention « urgent »), racontant les tirs et les soldats qui se déploient, est envoyée. Nous n’en savons pas plus. Et franchement, nous n’y comprenons pas grand-chose.
Les soldats sont postés autour de la présidence et du siège du gouvernement, et en bloquent les accès. Ils ont pris la radio, la télévision, et ne semblent rencontrer aucune résistance. Nous commençons à recueillir des bribes d’informations. On nous dit que des militaires ivoiriens, partis servir en Centrafrique pour une mission de l’ONU, n’auraient pas touché toute leur prime et réclament leur solde.

Les autorités n’y croient pas
La nuit est tombée. Le ministre de la Défense et le Premier ministre ont reçu les mutins. Leurs revendications ne sont pas nouvelles. Ils essaient, en vain, de se faire entendre depuis des mois. Personne ne semble prendre la situation très au sérieux. Pas plus que le matin nous n’avons compris que les pétards étaient des coups de feu, les autorités pensent que la révolte n’est rien d’autre qu’une fronde corporatiste qu’il sera aisé d’étouffer.
Il est vrai que la seule mutinerie qui a eu lieu en Côte d’Ivoire, en 1990, avait été rapidement réglée par le président Félix Houphouët-Boigny, à l’aide de quelques millions de FCFA. Mais Henri Konan Bédié n’est pas le « Vieux ».
Le chef de l’Etat laisse ses ministres négocier, assure qu’il s’occupera du dossier le lendemain et se réfugie en attendant chez l’ambassadeur de France.
     
Nez à nez avec les mutins
Nos confrères sont rentrés chez eux. Dans l’immeuble Colina, près du stade, où la plupart des médias français ont leur bureau, nous ne sommes plus que deux. Je suis au premier étage, en train de terminer mon papier pour Le Monde. Bruno Minas remonte à son bureau, au deuxième, par l’escalier. Sur son palier, il tombe nez à nez avec deux militaires, dépenaillés, armés jusqu’aux dents et très excités.
 C’est où RFI ?», meugle l’un d’entre eux. « Euh, c’est pour quoi ? » demande Bruno. « Pour un rectificatif ! ». Ils n’ont pas l’air commode, mais finissent par expliquer que ce n’est pas, contrairement aux premières informations, une affaire de Mission des Nations unies en Centrafrique. Bruno m’appelle au téléphone, je monte rencontrer les mutins en colère. L’un deux porte un masque à gaz sur la tête. Couteaux, grenades, chapelets de munitions, et évidemment leur « kalach » à la main : ils sont caparaçonnés comme pour aller au combat et bougent dans un bruit de casseroles. Une fois la surprise passée, ils s’avèrent polis et même très ennuyés de nous déranger à cette heure tardive. Mais « bon, vous comprenez, qu’il fallait bien qu’on rectifie… »
L’interview commence. Ils racontent leurs frustrations de bidasses, leurs chaussures pourries, leurs uniformes dépareillés et leurs épouses qui, dépitées de les voir si misérables, « partent avec des gendarmes ». Et puis Bruno pose LA question « Est-ce un coup d’Etat ?». « Non. Mais ça pourrait le devenir », répond celui qui se présente comme le porte-parole. Il explique d’ailleurs qu’il ne sait pas qui est cette délégation qui a discuté avec le ministre de la Défense…

Le général Gueï fait irruption dans le paysage
Pendant la discussion informelle qui suit l’entretien, le soldat lâche un nom : le général Gueï. Il en parle comme d’un aîné qui les comprend et pourrait servir d’intermédiaire.
Je raconte la scène à un ami, dont le père est un proche d’Henri Konan Bédié. Quelques minutes plus tard, c’est le ministre de la Défense qui me rappelle. Il me demande des détails, il veut savoir ce que les mutins nous ont dit. Comme s’il avait compris que ceux qu’ils venaient de recevoir n’avaient pas tout dit, ou tout simplement ne savaient pas tout.
Dans la nuit, les soldats vont aller jusqu’à Kabacouma, dans l’ouest du pays, chercher leur homme : le général Gueï. « Il était tranquillement en train de décorer la maison pour Noël. Il n’avait pas du tout envie d’aller à Abidjan », me racontera plus tard l’un de ses proches. Il viendra pourtant et ira discuter avec le chef de l’Etat.
Mais les mutins ont soudain une exigence supplémentaire : la libération des cadres du Rassemblement des républicains (RDR, parti d’opposition). De la revendication corporatiste, on arrive à la politique.
Au sortir de la réunion, qui visiblement n’a rien donné, le général convie les journalistes. Direction la radio-télévision nationale à Cocody. En treillis, coiffé de son chapeau bleu porté haut, le général de sa voix zozotante, annonce « qu’à partir de cet instant, le président Bédié n’est plus président de la République ». Il n’est alors que le « porte-parole des mutins ». Son allocution passe sur RFI, et les Ivoiriens comprennent que, pour Bédié, les dés sont jetés.
Le soir, une fois les branchements refaits – les mutins avaient saccagé les lieux la veille – l’enregistrement est diffusé sur la première chaîne, avec cette fois en sous-titre : « Général Robert Gueï, président de la République de Côte d’Ivoire »

Un drôle de Père Noël

La mutinerie brouillonne vient de se transformer en putsch improvisé. Nous sommes le 24 décembre. Dans nos locaux, toute l’équipe est sur le pont. Depuis 24 heures, nous n’avons ni dormi ni mangé. Vers 22 heures, le chef du bureau nous rapporte un plat de pâtes au beurre, qu’on avale, froides, en continuant d’aligner les dépêches.
Aux dernières nouvelles, Bédié est au BIMA, le bataillon français d’infanterie de marine. La France annonce qu’elle pourrait envoyer des renforts militaires de Dakar, officiellement pour protéger ses ressortissants. Nous parlons régulièrement au général Gueï au téléphone. Je l’appelle pour le faire réagir à cette nouvelle information. « Madame, si les Français débarquent ce sera un bain de sang », me dit-il d’une voix posée. Continuant, comme à chaque fois que l’on se parle en ce jour de fête par un « Joyeux Noël » qui, je suis sûre, est sincère…
De son côté, Bédié, sur RFI, qualifie Gueï de « zozo » et le coup d’Etat de « grotesque ». Il lance un dernier appel au ralliement. Mais les carottes sont cuites. Il ne va pas tarder à quitter le pays. Direction la France, via Lomé, pour un long exil.
Deux jours plus tard, le 26 décembre, personne n’a fêté Noël. Dans les rues d’Abidjan, l’air est léger. Gueï est là pour « balayer la maison ». Il appelle tous les partis politiques à  participer à la transition. Il ne faudra pas très longtemps aux uns et aux autres, pour s’apercevoir que le père Noël ivoirien était une terrible « erreur de casting ».

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