Société

Quand Serge Bilé démonte le culte de la blancheur

Une affiche publicitaire de la Savonnerie nationale de Genève vers 1900. © Édouard-Louis Baud/Pascal Galodé éditeurs

Dans « Blanchissez-moi tous ces nègres », le journaliste franco-ivoirien Serge Bilé explore les origines sociales et historiques du blanchiment de la peau. Pour mieux lutter, explique-t-il, contre un problème sanitaire en forte expansion.

Si les États, tant en Afrique qu’en Europe, prennent progressivement conscience du danger que représente le blanchiment de la peau, on ignore encore tout des origines du phénomène. Difficile, donc, de circonscrire ce que les médecins considèrent comme un véritable problème de santé publique, si l’on n’en connaît pas les causes.

Dans Blanchissez-moi tous ces nègres, paru en mars 2010, le journaliste franco-ivoirien part à la découverte des racines du mal. Pour mieux les extirper. Selon lui, l’explication est simple. Elle réside dans « l’héritage de l’esclavage et de la colonisation ».

Pour preuve, certaines publicités du début du XXe siècle qui feraient presque passer le célèbre « Y’a bon Banania » pour un modèle d’ouverture et de tolérance. La marque Lessive de la ménagère claironnait, par exemple : « Elle blanchirait un nègre ! », comme en écho au dicton populaire « À blanchir la tête d’un nègre, on perd sa lessive ! » C’est d’ailleurs avec une affiche publicitaire du même acabit, éditée par la Savonnerie nationale de Genève en 1900 et représentant un Noir sortant ses mains devenues blanches d’un bac à lessive, que Serge Bilé a choisi d’illustrer la couverture de son essai.

Expériences aux rayons X

Au début du XXe siècle, la peau de couleur noire était considérée comme une anomalie. Les progrès de la science aidant, c’est aussi à cette époque qu’eurent lieu les expériences les plus sordides pour blanchir la peau des Noirs.

Serge Bilé cite ainsi le cas édifiant d’un « vieux docteur » de Philadelphie qui expérimentait les rayons X sur des patients non consentants. « En multipliant les expositions jusqu’à la limite permise par la force du sujet, il serait parvenu à décolorer complètement la peau par plaques, et à substituer au brun foncé une teinte que les témoins définissent par ces mots : un blanc maladif », rapporte la revue française La Nature en 1908.
Lors de leurs premières rencontres avec des Européens, les Africains réagissent pourtant de manière identique, rappelle le journaliste. Les villageois frottent ainsi la peau des Blancs et touchent leur drôle de nez, persuadés que cette blancheur ne pouvait qu’être le résultat d’artifices.

Mais un changement va rapidement s’opérer. Avec, en toile de fond, quelques traditions prêtant à la couleur blanche des pouvoirs magiques – comme, dans l’Empire du Mali, celle du génie protecteur Alfarouk, cavalier blanc sur un cheval de même couleur. « Les préjugés blancs sur les Noirs [vont faire] naître, chez beaucoup de ces derniers, un sentiment d’infériorité qu’ils tentent de juguler en se dépigmentant frénétiquement », écrit Serge Bilé.

Curieuse coïncidence

Le complexe de l’homme noir par rapport au blanc s’accroîtra par la suite, lors de la traite négrière, quand les premiers métis du continent jouiront d’un statut social plus élevé grâce à leur rôle d’intermédiaire. L’avance technologique des Européens, ou encore la progression du christianisme, dont les icônes sont souvent d’une blancheur éclatante, sont d’autres ingrédients du cocktail de soumission psychologique imposé aux Africains.

Mais c’est surtout après la découverte, dans les années soixante, des propriétés blanchissantes de l’hydroquinone (un produit initialement utilisé pour révéler les photographies), que le phénomène va prendre de l’ampleur. Les débuts du blanchiment de la peau à grande échelle se font donc dans la foulée des indépendances. Une curieuse coïncidence, selon l’auteur, qui évoque la théorie psychanalytique de l’identification d’une victime à son agresseur.

Pour Serge Bilé, il s’agit désormais de défaire les constructions mentales qui poussent les Africaines, notamment, à se blanchir la peau. Certains États, comme la Côte d’Ivoire, le Congo ou certaines municipalités comme, en France, la mairie de Paris, ont commencé, avec plus ou moins de réussite, à lutter contre le fléau. Avec cet ouvrage, Serge Bilé apporte sa pierre à l’édifice.

L’interview vidéo


Blanchissez-moi tous ces nègres, Pascal Galodé éditeurs, 150 pages, 14,90 euros.

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