Société

Les imams de Dakar sur le front social

Une nouvelle forme de mobilisation sociale a récemment fait son apparition à Dakar. Conduite par un groupe d’imams, elle ne plaît pas à ceux qui y voient une récupération de problèmes politiques par des religieux.

Mis à jour le 3 septembre 2010 à 12:16

Les imams Y. Sarr et F. Tall lors d’une réunion de leur collectif, le 18 décembre 2008. © AFP

Ils ont pris la tête d’un mouvement de protestation pour revendiquer une amélioration des conditions de vie des Sénégalais. Des imams de la banlieue de Dakar, préoccupés par différents problèmes rencontrés au quotidien par la population, ont créé un collectif social, qui n’est pas du goût des autorités.

Le pouvoir dénonce en effet le caractère religieux de ce mouvement et décrit les imams de Guédiawaye (banlieue de Dakar) comme des « membres de l’opposition ».
« Nous avons pris les devants en tant que leaders religieux pour jouer un rôle dans la prise en charge des problèmes des populations. Certains nous prennent pour des opposants », reconnaît l’imam Youssoufa Sarr, porte-parole du Collectif des imams et résidants de Guédiawaye.

Mais il tient à clarifier les choses : « Notre mouvement n’est pas religieux mais citoyen. C’est un cadre des chrétiens et des animistes sont représentés. Le prophète Mahomet, notre référence, était éminemment politique. Il gérait la cité-État de Médine (Arabie) et dirigeait le culte », soutient-il.

Plusieurs modes de mobilisation

Ce collectif, créé en novembre 2008 pour régler au départ les questions liées à l’électricité, s’est ensuite élargi aux inondations, récurrentes au Sénégal à la moindre pluie un peu forte, et à la qualité de l’eau dans la banlieue de la capitale.

La mobilisation se traduit de plusieurs manières : sermons, porte à porte, réunions publiques, marches. Récemment, ils ont appelé la population sénégalaise à ne pas payer l’électricité si les coupures, très fréquentes, continuaient.

Sur la composition et l’action du collectif, les avis sont mitigés. D’aucuns, comme l’historienne Penda Mbow, estiment qu’ils répondent à une mutation de la société sénégalaise. « C’est une rupture. Ces imams ont pris la direction de mouvements citoyens qui étaient autrefois le fait d’intellectuels », explique-t-elle. « Nous sommes dans une phase de déclin et de faillite des cadres traditionnels comme les marabouts. […] L’action de ces imams est une critique de ces cadres maraboutiques qui ne prennent plus la défense des populations. »

Critiqués par les instances religieuses

D’autres représentants religieux du pays critiquent vivement cette initiative. « Un imam ne doit pas jouer le rôle de syndicaliste et de politicien. Ce n’est pas possible », rétorque El Hadji Moustapha Guèye, un responsable de l’association des imams et oulémas du Sénégal, une organisation proche du pouvoir. Il ajoute : « S’ils (les imams) veulent s’exprimer, ils peuvent le faire à travers leurs sermons. Un imam ne doit pas marcher [les imams organisent des défilés de protestations, NDLR] car, si jamais les policiers lui lancent une grenade lacrymogène, on va accuser ces derniers d’avoir commis un blasphème à l’égard de l’islam. »

Pour le ministre conseiller chargé des Affaires religieuses, Mamadou Bamba Ndiaye, par ailleurs responsable du Parti démocratique sénégalais (PDS, au pouvoir), il s’agit tout bonnement d’une forme d’opposition politique. « La plupart de ces gens qui se réclament de l’islam appartiennent à des partis d’opposition […] Ce sont des politiques qui adoptent une autre approche pour faire valoir leurs points de vue », affirme-t-il.

Encore loin « des prêtres de la libération d’Amérique latine »

L’action du collectif d’imams ne se borne pas aux questions d’eau et d’électricité, et c’est peut-être ce qui inquiète le plus les autorités. Certaines de leurs déclarations, controversées, ont dernièrement fait polémique. En avril 2009, un de ses représentants, l’imam Mamadou Lamine Diop, avait parlé des homosexuels comme de «  gens qui méritent d’être mis au ban de la société, quitte même à ce qu’ils soient tout simplement éliminés de la vie ».

Selon Penda Mbow, de tels mouvements pourraient prendre de l’ampleur dans les années à venir, même si l’on est encore loin « des prêtres de la libération d’Amérique latine ou […] de figures comme l’ayatollah Khomeiny [en Iran, NDLR] ».

« Nous jouons un rôle de veille et d’alerte, comme contre-pouvoir, mais nous n’agissons jamais en dehors du cadre légal et réglementaire », affirme d’ailleurs l’imam Sarr.

Au Sénégal, pays à 95 % musulman réputé pour sa tolérance religieuse, l’islam est essentiellement confrérique. La quasi-totalité des Sénégalais de confession musulmane appartiennent à des confréries et sont très respectueux des guides religieux qui sont du reste très influents.