Environnement

Delta du Niger : une marée noire en continu

Un homme prélève du pétrole dans les eaux de Bodo (delta du Niger), le 24 juin 2010. © AFP

C'est une catastrophe écologique majeure qui est passée sous silence. Sur les cinquante dernières années, la pollution pétrolière en continu qui affecte le Delta du Niger représenterait  2 à 3 fois le volume de pétrole déversé dans le golfe du Mexique après l'explosion de la plateforme Deepwater Horizon.

Forage après forage, fuite après fuite, baril après baril, le delta du Niger est souillé par le pétrole depuis un demi-siècle. D’après les spécialistes, cette catastrophe écologique, causée par un détonant mélange entre extrême richesse du sous-sol, manque de régulation étatique, grande pauvreté de la population et présence de groupes armés, n’a pas d’équivalent au monde dans les zones de production de pétrole.

Et pourtant, elle se déroule loin, bien loin des caméras. Alors que la fuite de pétrole provoquée par l’explosion d’une plateforme pétrolière dans le golfe du Mexique, aux États-Unis, est maîtrisée, on ne peut qu’être frappé par le peu d’attention suscité par la situation nigériane. Mike Cowing, responsable d’une étude réalisée par le Programme des Nations unies pour l’environnement (Pnue) à la demande du gouvernement nigérian, s’émeut en constatant que le pétrole « se répand dans l’estuaire depuis environ dix ans sans que l’on s’en préoccupe ». Alors que selon Nicolas de Roten, de Greenpeace Suisse, cette marée noire est « pire » pour l’environnement que la « pollution dans le golfe du Mexique » qui, elle, est « one shot » (en un coup, NDRL).

Entre 9 et 13 millions de barils

En cinquante ans, le volume de pétrole déversé dans le delta du Niger représenterait entre deux et trois fois la récente catastrophe américaine d’après le dernier bilan. Le calcul est certes imparfait : la marée noire du Golfe du Mexique n’est pas totalement terminée mais surtout, on manque d’évaluations précises dans le cas Nigérian – qui, lui aussi, perdure. Il faut dire que les sources de pollution sont nombreuses : vétusté des oléoducs et des plateformes de production, sabotages, accidents de tankers pétroliers ou encore dégazages sauvages… D’ailleurs, le chercheur du Pnue, dont le rapport sera publié en 2011, a affirmé à l’AFP que selon des « estimations officielles du gouvernement du Nigéria », 10 % des déversements de pétrole sont dus à des problèmes techniques.

En revanche, des groupes organisés peuvent acquérir la logistique nécessaire pour voler, transporter et revendre du brut sur le marché noir. Selon certains témoignages, on trouverait même des raffineries clandestines aux mains de voleurs organisés. L’expert onusien Mike Cowing affirme que 90 % du pétrole répandu dans l’Ogoni (sud du delta) « est le résultat d’activités criminelles ».

En 2006, une équipe formée par plusieurs ONG et le ministère nigérian de l’Environnement a tenté de faire les comptes. Leur rapport estime  qu’une quantité de pétrole comprise entre 9 et 13 millions de barils a été déversé en cinquante ans.

Et la situation ne s’est pas améliorée depuis. D’après le ministre nigérian de l’Environnement, John Odey, qui s’exprimait devant les dirigeants des compagnies pétrolières implantée dans le pays mardi 27 juillet, plus de 3 000 fuites ont été enregistrées sur le territoire national depuis 2006.

Nappe de pétrole ayant fui dans le delta du Niger, au niveau du village de Bodo, le 24 juin 2010.
© AFP

Goutte de pétrole dans un océan de brut

Pourquoi les compagnies pétrolières (le plus important consortium est composée de la compagnie nationale nigériane, la NNPC, le néerlando-britannique Shell, l’italien ENI et le français Total) n’interviennent-elles pas d’avantage pour éviter de telles pertes ? La réponse est avant tout économique. Car si impressionnantes soient-elles, ces fuites ne constituent qu’une goutte dans un véritable océan d’or noir.

Quand la production est à plein régime, le Nigeria produit entre jusqu’à 3 millions de barils par jour. Selon Tamas Varga, analyste chez le courtier britannique PVM, le pays n’a produit en juillet que 2, 28 millions de barils par jour, d’où la perte majeure de « 53 millions de dollars par jour ».

Selon l’ONG Amnesty international, qui a publié un rapport très détaillé sur la question en juin 2009 , cette pollution qui provoque pauvreté et remise en cause de droits fondamentaux, entraine la population dans un cercle vicieux, dans lequel les groupes rebelles prospèrent.

Isolés, les habitants de la région ne peuvent pas ne se saisir du brut qui leur coule littéralement sous le nez. Certains tentent de détourner le contenu des oléoducs pour récupérer quelques barils car « les habitants savent que quelque chose de précieux passe dans leur environnement », détaille Francis Perrin, directeur de la rédaction de Pétrole et Gaz Arabes et vice-président d’Amnesty France. « Mais pour ceux qui tentent quand même de faire un trou, assure-t-il, les conséquences sont toujours dramatiques. »

L’étude du Pnue a révélé que le pétrole récupéré dans les oléoducs, en plus d’alimenter à petites doses le marché local, est surtout acheminé par des camions citernes en dehors du Nigeria pour y être vendu.

Un terminal pétrolier et gazier de Shell dans le delta du Niger, au Nigeria, en 2005.
© AFP

"Grossièrement surévalué"

Selon Shell, ce sont ces actes qui représenteraient 98 % des fuites de pétrole. « Nous avons eu 132 fuites l’année dernière, contre 175 en moyenne, déclarait récemment son porte-parole dans les colonnes du quotidien britannique The Guardian. Un des oléoducs avait 300 robinets illégaux. Nous avons retrouvé cinq engins explosifs sur un autre. » La compagnie a annoncé « se consacrer pleinement au nettoyage de chaque fuite ».

« Mais Shell oublie de dire que, si les actes de sabotage ont augmenté relativement récemment, cela fait en revanche très longtemps que les déversement ont lieu », objecte Francis Perrin. Il ne conteste pas l’existence de sabotages, mais réfute fermement l’ampleur que Shell veut leur donner. « Ce chiffre est grossièrement surévalué, affirme-t-il. Et pourtant, Shell a nécessairement connaissance de la réalité. »

Cependant le principal acteur du secteur reste, de très loin, l’État nigérian, avec la NNPC, majoritaire dans le principal consortium qui exploite le pétrole du Delta. À la fois exploitant et régulateur, Abuja a toutes les cartes en main pour sortir du cercle vicieux. L’expert du Pnue suggére dans ce sens : « Les autorités du Nigeria doivent prendre au sérieux cette activité illégale qui, à mon avis, est organisée à plusieurs niveaux de la société nigériane. » Selon lui, ce commerce illicite « se chiffre à plusieurs milliards de dollars ».

La persistance de torchères (ces flammes provoquées par la combustion des gaz qui se dégagent lors de l’extraction du brut) illustre parfaitement cette schizophrénie. Pour mettre fin à cette pollution, qui est aussi un gaspillage considérable, la loi sur le pétrole de 1979 se donnait à l’époque cinq ans pour éradiquer cette pratique. Le principe d’interdiction a été réaffirmé depuis, mais les dérogations qui profitent à la NNPC, elle même contrôlée par l’État, se sont multipliées, de sorte que le Nigeria est encore aujourd’hui le deuxième émetteur de gaz torchés au monde, derrière la Russie.

Alors qu’une grande réforme du secteur pétrolier est actuellement sur la table, les ministres en charge du dossier ne se montrent pas particulièrement concernés par les questions environnementales. « Certaines ONG se sont saisies du problème, et le ministère de l’Environnement est très engagé contre cette pollution, commente Francis Perrin. Mais, il ne pèse pas grand chose face à celui du Pétrole. »

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