Politique

Béchir Ben Yahmed, l’Algérie et le Maroc (2/5)

Mis à jour le 3 mai 2021 à 19:39

Béchir Ben Yahmed et Mohamed Ben Smaïl dans la salle de rédaction d' »Afrique Action » à Tunis, en 1960. © Archives Jeune Afrique-REA

« Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur Jeune Afrique » (2/5). Censure, finances, Houphouët, Hassan II, Ben Ali, Mobutu, Chirac… Entretien exceptionnel avec Béchir Ben Yahmed, fondateur de « Jeune Afrique ».

Nous republions cet entretien avec Béchir Ben Yahmed, initialement réalisé en novembre 2010 à l’occasion des 50 ans de Jeune Afrique. Le fondateur du journal, décédé ce 3 mai 2021 à l’âge de 93 ans, y revenait alors sur cinq décennies de l’histoire du continent, ses relations avec les personnalités africaines et sa vision du journalisme. 

Jeune Afrique : Fondamentalement, pourquoi avez-vous toujours été hostile à l’indépendance du Sahara occidental ?

Je pense très sincèrement que l’indépendance est une erreur stratégique. Les Sahraouis sont très peu nombreux : 200 000 vivant sur un vaste désert, sans ressources importantes. Et je crois qu’ils s’épanouiront mieux dans le cadre du Maroc que dans un tout petit pays privé de richesses, assisté et sous l’influence de l’Algérie ou de pays tiers. Et je sais que la moitié des Sahraouis se sentent marocains. La plupart des gens qui ont créé le Polisario étaient des Marocains opposés à Hassan II. En fait, c’était une opposition intérieure, et leurs griefs, même fondés, étaient conjoncturels.

L’Afrique n’a pas intérêt à avoir un micro-État de plus ; elle a besoin d’intégration et non de partition.

N’y a-t-il pas chez vous une inclination personnelle en faveur du Maroc au détriment de l’Algérie ?

Pas du tout, au contraire. J’ai eu plus d’affinités avec la politique algérienne et avec les Algériens qu’avec le Maroc de Hassan II. Je n’ai jamais été à l’aise avec la politique du roi. Je dois même dire que l’interdiction du journal par Hassan II est la seule qui ait été d’une certaine manière justifiée.

Voilà une erreur stratégique, parlons-en…

Ce n’est pas une erreur stratégique, c’est une erreur de sensibilité et une faute. Quand il y a eu l’attentat de Skhirat, en juillet 1971, j’étais chez moi, à Tunis, dans ma maison. Je me souviens de ma réaction : je n’étais pas catastrophé. Cela s’est traduit dans les articles de Jeune Afrique.

Ne l’oublions pas : les auteurs de tentatives de coups d’État contre Hassan II étaient ses plus proches collaborateurs, ses hommes de confiance. Ce n’était pas bon pour lui.

Vous avez eu des mots durs. Vous avez mis en regard la popularité de Mohammed V et l’impopularité de Hassan II.

Oui, Hassan II, Dieu ait son âme, comme on dit chez nous, cela n’a jamais été mon type de chef d’État. Il prétendait à la fois faire avancer le Maroc, être moderne et défendre – trop à mon goût – les avantages de la tradition. Il a privé son peuple d’éducation, lui a fait prendre sur ce plan trente ans de retard, et ce qu’il a infligé aux prisonniers de Tazmamart est une abomination. Je n’aime pas ce genre d’homme d’État et cela se sentait. Il a eu un peu raison de croire que nous n’aimions ni sa façon de faire, ni sa politique. Je lui reconnais cependant du génie politique.

Je me suis toujours senti proche de la gauche en raison des valeurs qu’elle défend. Mes amis au Maroc s’appellent Abderrahim Bouabid, Abderrahmane Youssoufi, qui personnifient le Maroc que j’aime. Pas Hassan II, ni Oufkir, ni par ailleurs Mehdi Ben Barka, que je considérais comme un aventuriste.

En 1995, le journal est de nouveau interdit au Maroc. Vous avez alors entrepris une démarche auprès de Jacques Chirac pour qu’il plaide votre cause auprès de Hassan II. Comment cela s’est-il passé ?

Non, jamais je n’ai fait de démarche. C’est l’ambassadeur du Maroc à Paris, Youssef Bel-Abbès, devenu un ami proche, qui, désespéré par l’attitude de son roi vis-à-vis de Jeune Afrique, sans oser le lui dire, m’a demandé : « M’autorises-tu à demander à Chirac d’intervenir ? » J’ai dit : « Oui, cela ne me dérange pas, moi je n’interviens pas, mais si Chirac veut intervenir, il peut le faire. » Chirac, qui était aussi son ami et qu’il tutoyait, est donc intervenu. C’était à l’Élysée, à l’occasion d’une visite d’État du roi en France. Et Hassan II l’a vraiment mal pris. Il a asséné à Chirac : « De quoi tu te mêles ? Cela ne te regarde pas. »

Et pour vous montrer la duplicité de Hassan II, le soir même, il y avait un dîner officiel auquel j’étais invité. Lors des salutations d’usage, il s’est montré extrêmement affable et chaleureux avec moi. Naïvement, j’ai cru qu’il avait tout effacé, alors qu’il venait tout juste de refuser à son ami Chirac la levée d’interdiction. En fait, avant de quitter Paris – et ça, il faut le mettre à son crédit –, il s’est tourné vers son directeur de protocole et lui a dit : « Rappelle-moi que je dois lever l’interdiction de Jeune Afrique, mais dans six mois. »

Et il a tenu parole ?

Oui, il a tenu parole. Juste pour vous dire la rage qui anime ces gens-là dès qu’il s’agit de Jeune Afrique. En ce qui concerne Houphouët, il est arrivé la même chose à Jacques Foccart, dont j’étais devenu l’ami. Sans me prévenir, il est intervenu auprès de Houphouët, et s’est fait rabrouer de la même façon. « De quoi vous mêlez-vous ? Cela ne vous regarde pas. Ce sont nos affaires à nous ! »

Nos censeurs réagissent toujours avec leurs tripes. Et je ne sais pas pourquoi… Ou plutôt si : ils s’accommodent mal de l’audience du journal dans leur pays qu’ils considèrent comme une intrusion dans leur pré carré. Ils se sentent dépossédés de quelque chose, n’admettent pas que Jeune Afrique bénéficie auprès de leurs sujets – c’est le mot – d’une telle crédibilité.

Je repose ma question : des erreurs stratégiques, en avez-vous fait depuis cinquante ans ?

Oui, j’ai fait l’erreur de vendre Jeune Afrique Économie à Blaise-Pascal­ Talla –  en le laissant utiliser le nom Jeune Afrique. Cela lui est monté à la tête et, on le sait maintenant, il a voulu s’en servir pour tuer Jeune Afrique. Depuis plus de vingt ans, il nous intente des procès et a dépensé une fortune en honoraires d’avocat. Il n’a pas réussi, mais j’ai tout de même commis une grave erreur en le choisissant lui et surtout en louant le titre. Ce que je voulais, c’était aider un Subsaharien à devenir un bon éditeur. Encore ma naïveté.

Autre erreur : j’ai pressenti longtemps à l’avance que le franc CFA allait être dévalué, mais je n’ai pas pris suffisamment de précautions. Jeune Afrique a failli mourir entre 1994 et la fin du siècle. La moitié de nos lecteurs n’avaient plus les moyens d’acheter le journal et presque tous nos annonceurs nous avaient abandonnés. Jeune Afrique perdait 1,5 million de francs français par mois. C’était terrible. On s’est endettés jusqu’au cou et on a failli rester sur le carreau.

Autre erreur : Jeune Afrique n’ayant pas d’édition anglaise destinée à l’Afrique anglophone, j’ai décidé de la créer en 1972. J’en ai installé le siège à Londres, où je me rendais chaque semaine. Mais c’était trop lourd et j’ai abandonné. J’ai eu tort.

Est-ce qu’Édouard Balladur, Premier ministre à cette époque, vous a aidé ?

Pas du tout. Balladur n’a strictement rien fait. Chirac a fait mine… Il m’a dit : « Votre problème, je m’en occupe. » Et il n’a jamais rien fait. Il est un peu comme ça. J’ai continué de m’endetter. J’ai tout vendu. Nous ne pouvions même plus payer le loyer et les salaires. Les ventes de Jeune Afrique sont passées de 150 000 exemplaires à moins de 40 000 [elles sont aujourd’hui de 62 270 exemplaires par semaine, OJD 2009, NDLR].

Après la dévaluation de 1994 ?

Oui, en sept ou huit ans, les effectifs du journal ont chuté de 120 à 30 personnes. Personne ne donnait cher de la vie de Jeune Afrique. J’ai moi-même pensé que nous ne pourrions pas remonter la pente… J’ai hypothéqué tout ce que j’avais, y compris ma maison. Ma femme s’arrachait les cheveux. Mais j’ai trouvé des amis – Jeune Afrique en a et moi aussi – qui m’ont prêté de l’argent. C’est là que se révèlent les vrais amis, ceux – peu nombreux – disposés à vous aider, et les autres, qui pourraient le faire, mais s’en abstiennent. Les deux listes sont surprenantes. Je ne les oublierai jamais, ni l’une ni l’autre.

Nos salariés nous ont aidés : les meilleurs d’entre eux ont renoncé à une partie de leur salaire. Nos actionnaires – nous en avons 550 répartis entre cinquante-cinq pays – nous ont aussi apporté leur soutien puisque chacun d’entre eux a mis un peu d’argent sans toucher un franc de dividendes. Moi-même n’en ai jamais reçu.

Nous avons traversé sept années de cauchemar, mais nous nous sommes progressivement redressés.

C’était de ma faute, une insuffisance du capitaine, je savais que cela allait venir, et je ne m’y suis pas assez préparé.

Quand vous avez renoncé, un temps, au titre Jeune Afrique pour le titre L’Intelligent, beaucoup d’Africains ont senti de votre part la volonté de sortir Jeune Afrique de son tropisme africain. Avec le recul, est-ce que vous considérez que c’était une erreur ?

Toute tentative qui n’aboutit pas est une erreur, soit de timing, soit parce qu’on ne pouvait pas le faire. Oui, c’est une erreur parce qu’on n’a pas réussi. Mais l’idée n’était pas celle-là du tout. Le titre de « Jeune Afrique », aussi mythique soit-il, est un frein à sa diffusion hors de l’Afrique. Or je voulais étendre la diffusion du journal, qui était pour les trois quarts en Afrique et un quart à l’extérieur. Je voulais développer ce quart et me suis dit qu’on ne pouvait pas le développer avec le titre « Jeune Afrique ». J’ai essayé et je n’y suis pas arrivé. Cela a duré cinq ans.