Économie

Siat Gabon victime de la guerre des Bourses de Douala et Libreville

Le groupe belge Siat Gabon voulait introduire sa filiale gabonaise sur la place de Libreville. C’était oublier la rivalité avec Douala, où l’on s’est employé à saboter l’opération.

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Mis à jour le 18 juillet 2013 à 08:39

«Nous regrettons d’avoir lancé cette opération. » Pierre Vandebeeck, patron de la Société d’investissement pour l’agriculture tropicale (Siat), est dépité. L’introduction de Siat Gabon à la Bourse des valeurs mobilières de l’Afrique centrale (BVMAC, à Libreville) peine à être bouclée. Initiée le 23 mars, l’opération devait durer jusqu’au 19 avril ; elle a été prolongée à deux reprises par la Commission de surveillance du marché financier de l’Afrique centrale (Cosumaf) : d’abord jusqu’au 10 mai, puis jusqu’à la fin du même mois. L’échéance est passée, mais les souscriptions sont toujours ouvertes, même si aucune communication officielle n’a été faite par le régulateur.

L’introduction qui devait lancer le compartiment actions de la place de Libreville et permettre au groupe belge – spécialisé dans le palmier à huile, l’hévéa et l’élevage – de lever 51 millions d’euros est en train de tourner au fiasco. « Pour l’instant, seul 4 % du capital a été souscrit et payé, principalement par des petits porteurs gabonais. Nous avons des promesses jusqu’à 20 %, mais aucun investisseur institutionnel n’a encore rien versé à cause des doutes sur la réalisation de l’opération », a indiqué à Jeune Afrique Pierre Vandebeeck, à la veille de prendre un avion pour Libreville. « Nous ne cherchions pas à vendre à tout prix, rappelle-t-il. Nous honorons l’engagement contractuel pris en 2004 de faire rentrer des investisseurs régionaux au capital. Mais la BVMAC n’est pas prête. »
Siat-gabon info

Survie

À vrai dire, l’opération est avant tout victime de la rivalité entre la Bourse de Libreville, commune aux six pays de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (Cemac), et le Douala Stock Exchange (DSX). Début avril, la Commission des marchés financiers du Cameroun (CMF) s’est fendue d’un communiqué visant à décourager les souscripteurs nationaux à répondre à l’appel de Siat Gabon. Son président, Théodore Edjangue, a estimé que l’opération était conduite par « des acteurs dont les principaux ne sont ni agréés, ni connus sur le marché financier camerounais ». Pourtant, les décisions prises par la Cosumaf sont censées s’appliquer de plein droit dans tous les États membres de la Cemac…

Cette sortie a provoqué l’annulation d’un rendez-vous entre l’arrangeur principal, BGFI Bourse, et des investisseurs camerounais. « Le Cameroun [principal marché de la sous-région] compte une trentaine de compagnies d’assurance qui cherchaient à placer leurs fonds. Celles-ci se sont trouvées dans un embarras terrible », affirme un financier du pays. « Il y a une volonté délibérée de la part de la CMF de saboter l’inauguration du compartiment actions de la BVMAC. Et sans les investisseurs camerounais, il était difficile de réussir l’introduction », tranche un professionnel au coeur de l’opération. « C’est une question de survie pour la CMF car, en cas de fusion entre les deux places, il est question de la supprimer », décrypte pour sa part un banquier camerounais.

Mais outre la concurrence entre les deux places, BGFI Bourse, pour qui cette introduction constitue une première, fait elle aussi l’objet de critiques. Notre banquier camerounais relève deux insuffisances dans l’organisation de l’opération : « La période de souscription [initiale] était trop courte et la valorisation [28 500 F CFA, soit 22 euros] excessive. » Plus grave : l’approche de BGFI Bourse a été « mauvaise », ajoute-t-il, avec un travail de « lecture de marché » insuffisant. « Il aurait fallu éviter d’irriter les autorités camerounaises », estime le banquier. Léandre Bouanza Mombo, directeur général de la filiale de groupe bancaire gabonais BGFI, reconnaît lui-même avoir « mal jaugé la capacité du public à absorber l’introduction », allant jusqu’à évoquer des « couacs de planification avec certains pays qu’on n’a pas pu atteindre, comme le Tchad ».

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Cafouillage

Pour tenter de sauver l’opération, Siat Gabon a finalement décidé de n’ouvrir que 20 % de son capital (au lieu des 30 % initialement prévus) et a engagé le cabinet Maréchal & Associés Finance afin de toquer à la porte des fonds internationaux pour les 10 % restants. Gérard Geoffroy, associé du cabinet, a rencontré plusieurs fonds à Londres, où il a passé deux jours avec Gert Vandersmissen, le directeur général de Siat Gabon. Résultat de ce roadshow : six fonds intéressés, parmi lesquels CDC, l’institution financière de développement du Royaume-Uni.

Toutefois, un nouveau problème se pose : répondre aux règles de conformité des fonds anglo-saxons. Selon Gérard Geoffroy, ces prérogatives ne sont pas du ressort de la BVMAC. Le cabinet s’est donc mis en quête d’un global custodian, établissement financier qui agit comme intermédiaire dépositaire de garantie et fournit les normes requises. Société générale et Standard Chartered seraient en train d’étudier le dossier. Une fois ce « détail » réglé, Siat Gabon n’aura plus qu’à espérer qu’après un tel cafouillage, il reste des investisseurs prêts à tenter l’aventure.